20 ans de lutte contre le bruit excessif

L’ordonnance fédérale « Son et laser » (OSLa) qui régit les normes en matière d’émissions sonores a 20 ans cette année. La lutte contre le bruit excessif, en particulier durant les concerts et dans les clubs reste pourtant loin d’être gagnée. Enquête sur un phénomène qui met en danger l’audition des plus jeunes.

C’est une certitude scientifique et médicale établie depuis fort longtemps. Le bruit excessif est nocif pour les oreilles. Qu’il s’agisse de concerts en salle ou en plein air, ou de baladeurs numériques, les décibels excessifs ne cessent d’occasionner des dégâts sur notre audition (lire encadré). Au point que pour beaucoup, le problème s’apparente à un véritable problème de santé publique, dont les proportions vont croissant.

Pourtant, en Suisse, et depuis une vingtaine d’années, le législateur semble avoir pris conscience du phénomène. En 1996 en effet, entrait en vigueur l’Ordonnance fédérale son et laser (OSLa, révisée à deux reprises depuis) qui édicte des normes en matière d’émissions sonores. Ainsi, le maximum moyen sur une heure, est de 93 décibels, un seuil calculé à partir de données de tolérance physiologique pour une oreille humaine saine. Cette limite de 93 décibels peut être portée à 100 décibels en moyenne horaire, mais de manière exceptionnelle, sur la base d’une dérogation accordée par les autorités. Donc, après une demande officielle formulée par l’organisateur. Et – théoriquement du moins -, la loi prévoit que dans ce cas, l’organisateur de l’événement informe le public du niveau d’émissions sonores auquel il est soumis, distribue gratuitement des tampons auditifs, et aménage même des zones de récupération sonore dans lesquelles le public peut venir se mettre à l’abri du son et mettre ainsi ses oreilles au repos. D’autant qu’au-delà de deux heures d’exposition, cette limite à 100 décibels ne doit plus être dépassée, sous peine d’engendrer de sévères atteintes de l’audition.

Prévention

A cette législation en apparence très stricte – les clubs sont même par exemple tenus d’avoir leur propre enregistreur de décibels -, s’ajoutent d’authentiques efforts consentis en matière de prévention. Dans ce domaine, la SUVA (Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents) a fourni un effort méritoire en termes d’information et de sensibilisation sur les méfaits du bruit excessif sur l’audition. Avec des moyens infiniment plus modestes, forom écoute, la fondation romande des malentendants, œuvre également inlassablement en ce sens depuis de nombreuses années : distribution de bouchons auditifs et de matériel de sensibilisation, mise en place d’une Roue des décibels lors de chacun des stands organisés par la fondation et destinée, sous forme ludique, à sensibiliser les plus jeunes à cette problématique importante pour leur santé auditive, etc.

Seulement voilà : en dépit d’une législation en vigueur depuis deux décennies, et des initiatives consenties en termes de sensibilisation, il semble que la situation en matière de bruit excessif ne soit pas idéale. Selon une étude mandatée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), plus de 60% des clients de discothèques estiment que la musique qui y est diffusée est trop forte. En outre, ajoute l’Office, « seuls 40% des personnes qui visitent ces établissements savent que ces derniers sont tenus de mettre gratuitement à disposition de leurs clients des protections d’ouïe ».

Mais il y a plus inquiétant : « en fait et à mon sens, explique un bon connaisseur des nuits genevoises, la législation fédérale est tout à fait correcte et suffisante. Le problème c’est qu’elle est exploitée au maximum de ses possibilités. Ainsi, au fil des années, j’observe que la norme, qui est de 93 décibels, est de plus en plus contournée par les organisateurs qui tendent à repousser les limites et à demander de plus en plus de dérogations pour atteindre les 100 décibels. Et dans certains cantons, ces dérogations sont plus facilement accordées que d’autres ».

Polémique à Lausanne

Emblématique de cette tendance, la polémique observée cet été à Lausanne, ville dont la politique en matière de lutte contre le bruit est connue pour être une des plus restrictives. Trois festivals de musique gratuits et non des moindres, ont en effet publiquement fait part de leurs doléances, se plaignant du zèle de la ville dans son application de l’ordonnance Son et Laser et demandant une dérogation au plafond des 93 décibels. Argument phare : public et même artistes bouderaient des manifestations dont le volume sonore serait trop faible. « Des artistes ont préféré ne pas venir plutôt que de devoir assumer les 93 dB au risque d’un son médiocre ou d’une amende, a ainsi expliqué une organisatrice de festival, dans le quotidien vaudois 24 heures. Nous avons dû prévoir en salle un groupe qui a joué en plein air à Genève et dans d’autres villes. » Depuis, et également en raison d’une inégalité de traitement en faveur d’une manifestation organisée par une grande multinationale, la nouvelle Municipalité de la ville a annoncé une – légère – inflexion de sa politique, s’engageant à délivrer plus fréquemment des dérogations, même si celles-ci demeureront « l’exception ».

Mais le zèle lausannois, y compris en matière d’amendes délivrées en cas de dépassement des limites légales, est une singularité en Romandie. « La plupart des grandes villes romandes délivrent volontiers des dérogations pour passer à 100 décibels, explique notre connaisseur. Mais le problème n’est pas tant à ce niveau que dans les mesures prises pour faire respecter les réglementations. Les amendes ne sont pas dissuasives, et bien des villes ne disposent pas de suffisamment de personnel pour contrôler efficacement le respect de la loi ». Et de déplorer : « D’ailleurs dans la plupart des cas, la priorité des villes est en réalité plus d’éviter les nuisances et les plaintes du voisinage qui y sont liées, qu’à proprement parler veiller à la préservation de l’audition des spectateurs de concerts ».

Stricte application de la loi

Des spectateurs qui, malgré toutes les actions de sensibilisation, ne semblent pas toujours au fait des risques qu’ils encourent. Selon l’Office fédéral de la santé publique, plus de la moitié des 25-35 ans auraient déjà souffert de perturbations auditives. En cause, la généralisation des baladeurs numériques et des smartphones bien sûr, mais aussi le comportement de bien des jeunes, pourtant souvent informés des risques.

A l’origine d’une importante recherche, le Dr Larry Roberts, de l’université canadienne de McMaster, a publié en juin dernier dans la revue Scientific Reports, une étude portant sur plus de 170 jeunes âgés de 11 à 17 ans et consacrée aux troubles précoces de l’audition. Après avoir réalisé des tests d’audition poussés et avoir interrogé les sujets, l’équipe est arrivée à la conclusion que presque tous les participants enregistraient des « habitudes d’écoute à risque » en écoutant de la musique trop forte au casque, en soirée ou en concert.

En Suisse, Sarah Chiller, chercheuse à la Haute école spécialisée Kalaidos de Zurich est arrivée à une conclusion similaire. Après avoir étudié l’année dernière toute une série de salles de concerts, regroupant divers genres musicaux (classique, heavy-metal, rock, etc.), elle est parvenue à un résultat également alarmant : selon la musique écoutée, entre 4 et 61% des quelque 450 spectateurs interrogés s’équipaient de protections auditives. Un chiffre largement insuffisant et qui conduit la chercheuse à recommander d’agir plutôt en faveur d’une stricte application de la loi en vigueur que d’une sensibilisation qui ne produirait pas tous les effets attendus.

Jeunes adeptes de conduites à risques, manque de rigueur constatée dans l’application de l’ordonnance Son et Laser, la boucle est bouclée, et il semble donc bien difficile de sortir de l’impasse dans laquelle la lutte contre le bruit excessif semble engagée. Un constat qui conduit à se demander si désormais, pour les organisations en charge des troubles auditifs, il ne serait pas plus efficace de réorienter leur action de sensibilisation en direction des pouvoirs publics pour les conduire à agir en faveur d’une application plus stricte et plus restrictive de l’OSLa.

Le syndrome du DJ

Ainsi que de nombreuses études l’attestent, les professionnels de la musique (musiciens et techniciens) sont parmi les premières victimes du bruit excessif. Un phénomène bien connu et qui les conduit, paradoxalement, à émettre eux-mêmes des sons trop forts. C’est ce que l’on appelle le syndrome du DJ, en référence au fait que nombre d’entre eux, qui s’habituent à un son excessif, augmentent insensiblement le volume au cours d’une manifestation, de manière à ce que la musique leur paraisse toujours aussi forte qu’avant. Avec évidemment, des conséquences sur l’audition des spectateurs.

 

Les dangers de la musique d’ambiance

Nous vivons au sein de ce que l’on peut appeler une société du bruit. Car celui-ci est omniprésent, lié aux nuisances de la vie urbaine mais pas seulement. Partout, musique et radio polluent notre environnement sonore : gares, parkings, salles de sport, ascenseurs, cafés, restaurants, magasins… et même parcs et jardins publics, sont désormais envahis par une musique aussi intempestive qu’inutile. Inutile ? Voire ! Car ce fond sonore si agaçant trouve parfois sa justification dans une démarche… de marketing. Il y a près d’un siècle en effet, le musicien et compositeur français Erik Satie esquissait, en ce début d’ère industrielle triomphante, un concept qui allait faire florès, celui de la « musique d’ameublement », considérée comme un élément décoratif comme pouvaient l’être l’agencement de la lumière ou des meubles d’un lieu.

Seulement voilà : très vite, ce concept est récupéré dans un logique marchande, de nombreuses études attestant que la musique de fond influence favorablement le comportement des consommateurs, dans les grandes surfaces, mais aussi dans les cafés et restaurants, où la consommation de boissons serait stimulée.

Le résultat de cet incessant matraquage musical n’est pas anodin en termes d’audition. Car le son trop amplifié n’est désormais plus le seul danger pour nos oreilles. Une étude menée par des chercheurs de l’université de Harvard a ainsi démontré que le nerf acoustique soumis à un son modéré mais permanent et de longue durée, subissait des lésions de dégénérescence. « Cette étude montre que le son continu, lui aussi est nocif pour l’audition, même s’il n’est pas trop fort, car nos oreilles ne peuvent jamais se reposer, stimulées en permanence », conclut un médecin ORL qui ajoute : « Si ces résultats venaient à se confirmer, il faudra bien s’interroger sur l’opportunité de mettre en place une législation qui n’encadrerait plus seulement le volume des émissions sonores, mais aussi leur durée, et ce même quand elles sont d’intensité très modérée ».

 

Pourquoi le son excessif détruit votre audition

Il existe une grande variabilité individuelle face au bruit et certains gènes semblent notamment influer sur la sensibilité au traumatisme sonore. Mais il est acquis qu’une exposition excessive au bruit tant en intensité qu’en durée, occasionne des dégâts définitifs sur notre audition. Plus l’intensité et la durée d’exposition sont importantes, plus le risque d’atteinte de l’audition augmente. En cause, une destruction des cellules ciliées de l’oreille interne, dont le rôle est fondamental. Au nombre – restreint – de 3500 par oreille, celles-ci ont pour rôle de transmettre l’information sonore venue de l’extérieur, en direction du nerf auditif. Leur destruction est irréversible et il n’est pour l’heure pas possible de les régénérer.

 

Comment protéger son audition ?

Moyennant un certain nombre de précautions, il est tout à fait possible d’apprécier un concert de musique, tout en préservant son audition :

  • Appliquez un principe simple : plus l’intensité sonore est élevée, plus la durée de votre exposition doit être brève. N’hésitez-donc pas, si nécessaire, à vous ménager des pauses durant un concert, en veillant à ne pas dépasser les deux heures d’exposition si l’intensité sonore frise les 100 décibels. Espacez en outre l’intervalle entre les concerts auxquels vous assistez d’au moins 4-5 jours pour permettre à vos oreilles de récupérer.
  • Équipez-vous de bouchons auditifs en mousse. Lorsque l’intensité sonore d’un concert est portée à 100 décibels, l’organisateur est tenu de les fournir gratuitement. Pour les enfants en revanche, préférez les coques anti-bruit, bien plus adaptées et efficaces. Elles ne sont malheureusement pas distribuées lors des manifestations musicales.
  • Eloignez-vous des enceintes.
  • Soyez attentifs aux signaux d’alerte : bourdonnements, sifflements, acouphènes, sensation d’audition atténuée sont des symptômes sans ambiguïté : ils indiquent que vos oreilles souffrent et qu’il faut rapidement les mettre à l’abri du son excessif.
  • Le lendemain d’un concert, n’écoutez pas de musique sous quelque forme que ce soit. Votre oreille a besoin de repos, comme vos jambes après une longue journée de marche, qui elles, et à l’inverse de vos oreilles, manifestent leur fatigue, par exemple par des courbatures. Alors que nous veillons à protéger nos yeux par des lunettes anti UV au moindre éblouissement ou à la moindre lumière trop forte, nous n’accordons qu’une faible attention à nos oreilles, pourtant souvent bien plus exposées.

 

Le fléau du mp3

Toutes les études l’attestent : pour les jeunes, la généralisation des baladeurs numériques puis de leurs successeurs, les smartphones, qui permettent d’écouter de la musique à tout moment via des écouteurs, représentent un véritable fléau pour l’audition, en raison de la nature du son, compressé en format mp3, mais aussi en raison de l’allongement de la durée d’écoute, la numérisation permettant d’emporter des centaines d’heures d’écoute avec soi. La règle à observer est celle des 60 % – 60 minutes : il ne faut pas écouter de la musique numérique plus d’une heure à un volume supérieur à 60 % du maximum.