Amplificateurs sonores: le retour du cornet acoustique ?

Migros, la Poste, certaines pharmacies ainsi que de nombreux sites de vente en ligne… Désormais en Suisse, il est possible d’acquérir ce que l’on appelle des amplificateurs d’écoute personnels.

Pré-réglés, ces appareils sont en vente libre et ne bénéficient d’aucun conseil spécialisé, ce qui fait bondir les spécialistes de l’audition, médecins et audioprothésistes.
Le distributeur de ces appareils en Suisse affirme viser un segment de marché jusque-là inexploré: celui des malentendants qui ne se sont jamais appareillés.

Cela fait des années que forom écoute le répète inlassablement: 13% de la population suisse souffre de malaudition. Un chiffre impressionnant qui, sans aucun doute, est appelé à franchement augmenter dans les décennies à venir du fait de l’évolution démographique et du vieillissement de la population. Et si l’on considère également qu’un grand nombre de personnes souffrant de déficience auditive ne s’appareillent pas ou pas suffisamment tôt, on prend facilement conscience de l’ampleur que peut représenter, sur le plan économique, le marché des appareils auditifs. Un marché âpre, ou la concurrence est féroce, mais qui permet aux malentendants de disposer d’appareils à la pointe de la technologie.

Seulement voilà: ce marché aiguise les appétits et depuis deux ou trois mois en Suisse, des enseignes qui n’ont rien à voir avec le monde médical, ont commencé à commercialiser en vente libre des appareils présentés comme étant des « aides auditives ». La Poste dans pas moins de 1700 bureaux, Migros, mais aussi des opticiens, des pharmacies (!) et de nombreux sites internet de vente en ligne proposent ainsi des solutions auditives à Monsieur et Madame Tout-le-monde. Mais attention, les mots ont un sens, et ces dispositifs ne sont jamais présentés comme des « appareils auditifs », mais comme des « aides auditives », ou encore des « amplificateurs d’écoute personnels ».

Petite enquête

D’ailleurs, une petite enquête empirique et anonyme menée sur le terrain auprès de divers bureaux de poste ou d’enseignes Migros le confirme: tous les vendeurs rencontrés jouent le jeu, et ont ainsi tenu à bien spécifier que les produits commercialisés n’étaient en aucun cas des « appareils auditifs », mais bel et bien des « aides à l’écoute ».

Sauf que, en dépit de ces précisions sémantiques, bienvenues, demeure une ambiguïté certaine quant aux destinataires de ces amplificateurs d’écoute. Ainsi, Monika Weibel, la porte-parole de Migros précise-t-elle par exemple que les clients ciblés « sont en premier lieu les personnes ayant une certaine difficulté d’audition lors de la communication orale », une formulation floue, dont on ne sait pas très bien qui elle définit réellement. Tout comme d’ailleurs, certaines publicités de sites internet qui présentent leurs produits comme étant destinés à « mieux entendre ».

Alors voilà, à quel public s’adressent réellement ces dispositifs ? Les malentendants peuvent-ils y trouver une solution bon marché à leurs problèmes d’audition, à l’heure où le remboursement forfaitaire des appareils auditifs limite drastiquement l’éventail de leur choix d’appareils (lire le dossier dans notre précédent numéro)?

Directeur général de la société Claratone, qui distribue nombre de ses appareils en Suisse, notamment pour la Poste et Migros, Christoph Umbricht est quant à lui très clair: « ce que nous distribuons, ce sont des produits non médicaux. Ils s’adressent à des gens qui présentent des problèmes d’audition, mais qui n’ont jamais porté d’aides auditives. Ce ne sont donc en aucun cas des produits de substitution pour des appareils auditifs. En fait, ce que nous souhaitons faire, c’est élargir le marché à des personnes ayant un problème d’audition, mais qui ne sont pas encore éligibles à un appareillage. On sait que les personnes souffrant de troubles d’audition mettent en moyenne plusieurs années à consulter et à s’appareiller. C’est donc à ce niveau que nous souhaitons intervenir, et nous ne nous plaçons pas du tout en concurrence avec les aides auditives médicales ».

Bilan des opérations: le marché est désormais inondé par ces « amplificateurs d’écoute », vendus d’ailleurs à des prix très variables (lire notre article ci-dessous), et commercialisés sans véritable conseil à la clientèle. « Pour la vente de ces aides, il n’est pas nécessaire de disposer d’une formation spécifique. En effet, il s’agit de produits standards, très faciles d’utilisation, à l’instar des lunettes de lecture par exemple », explique Nathalie Dérobert Fellay, porte-parole de la Poste suisse.

« Pour les normo-entendants »

Inutile de dire en tout cas que cette démarche ne plait pas du tout aux acteurs du monde de l’audition. Mais alors vraiment pas du tout. Patrick Müller, chef des ventes pour la Suisse romande chez Amplifon, ne mâche par exemple pas ses mots: « il existe clairement une demande pour des produits bon marché, explique-t-il, et ces amplificateurs surfent sur cette vague. Mais ceux qui les commercialisent ne se rendent pas compte de ce qu’est vraiment une perte auditive. Celle-ci implique une démarche beaucoup plus complète, avec un interrogatoire et un examen approfondi pratiqué par l’audioprothésiste. Les amplificateurs sont en outre des produits pré-réglés qui ne tiennent compte ni de la situation particulière du trouble auditif, ni de son évolution ultérieure. Ils ne représentent en aucun cas une solution appropriée à visée médicale ! »

Sans surprise, Akustika, l’association faîtière des audioprothésistes suisses tient un discours très similaire: « les amplificateurs proposés sont des amplificateurs de confort pour normo-entendants, argumente ainsi Nathalie Farner-Harchambois, d’Akustika. Une personne présentant une perte auditive ne pourra pas en tirer le profit escompté car ces amplificateurs ne sont pas adaptables, ni au moment de l’achat, ni ultérieurement. Une adaptation auditive professionnelle inclut la technique qu’elle soit de base ou évoluée, et le travail de l’audioprothésiste qui permet de faire évoluer la correction dans le temps sur des années, environ 6 à 8 ans ».

Les ORL surpris et réticents

Derniers acteurs du monde de l’audition et non des moindres, les médecins ORL, qui se montrent également et c’est le moins que l’on puisse dire, très réticents. Dans un courrier adressé à la Poste, la Société Suisse d’Oto-Rhino-Laryngologie et de Chirurgie cervico-faciale a tenu à faire part de « son étonnement devant le fait que la Poste, en tant qu’entreprise nationale, offre à ses clients, particulièrement les plus âgés, de tels amplificateurs, qui plus est à prix douteux ».

« D’un point de vue médical, peut-on également y lire, il paraît plus que discutable que ces amplificateurs, à l’aspect extérieur trompeusement similaire à celui d’appareils auditifs, soient proposés sans aucune consultation médicale préalable. »

ChA

 

Pas de remboursement à attendre

Comme souvent, l’argent est le nerf de la guerre. Et les malentendants qui s’aventureraient à faire l’acquisition d’amplificateurs sonores individuels à la Poste ou à la Migros doivent en être clairement avertis. Les amplificateurs sonores mis sur le marché n’ouvrent en aucun cas le droit à un remboursement forfaitaire de la part de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS). « Les appareils auditifs de Migros ou de la Poste ne figurent pas sur la liste des appareils satisfaisant aux exigences de l’assurance dressée par l’OFAS, explique ainsi Harald Sohns, le porte-parole de l’institution fédérale. L’AI ne verse en effet une contribution qu’à la condition que l’appareil ait été homologué et autorisé par l’Office fédéral de métrologie METAS. En outre, les appareils auditifs doivent être remis par une personne qualifié, et faute d’une expertise établie par un spécialiste reconnu, l’AI ne paye pas de participation financière ».

En clair, si un malentendant décide d’en faire l’acquisition, il ne peut espérer voir l’AI entrer en matière en aucune manière que ce soit. Et c’est peut-être là que la situation est à la fois cocasse et un tant soit peu… aberrante. Car les amplificateurs sonores ne sont pas donnés, puisque si leur prix démarre à 100 francs pour les premiers prix, la plupart d’entre eux atteignent allègrement 400 voire même 700 francs.

Toujours consulter

Autant dire plus chers que de véritables appareils auditifs d’entrée de gamme, qui eux, font l’objet d’un conseil spécialisé, d’une adaptation personnalisée, d’un suivi audio-prothétique et surtout d’un remboursement forfaitaire de l’AI.

Dès lors que l’on pense souffrir d’un problème d’audition, et simplement eu égard à ces considérations strictement économiques, sans compter bien sûr l’incontournable dimension médicale, le mieux est donc tout simplement de consulter un ORL puis un audioprothésiste et de s’appareiller purement et simplement s’il y a lieu.

« Nous n’avons pas d’approche dogmatique sur ces questions, réagit Mathieu Fleury, secrétaire général de la puissante Fondation romande des consommateurs (FRC). D’une manière générale, pour tout ce qui concerne le domaine médical, nous ne nous plaçons pas dans le crédo habituel de notre combat sur les prix, car la santé nécessite forcément une approche différente en termes de services et de prestations. Mais si les amplificateurs sonores peuvent atteindre des prix aussi élevés voire plus chers que ceux de certains appareils auditifs, cela ne peut en effet que nous interpeler. »

 

Un amplificateur sonore, c’est quoi ?

Incontestablement, de l’extérieur, ils ressemblent à des appareils auditifs traditionnels et peuvent faire illusion. Mais ces amplificateurs sonores ne sont pas des appareils auditifs, et ceux qui les commercialisent ne s’en cachent d’ailleurs pas. Au fond, si l’on devait faire une comparaison pour en comprendre le principe, c’est plutôt, et toutes proportions gardées, au bon vieux cornet acoustique de nos lointains aïeux, popularisés par l’inénarrable professeur Tournesol de Tintin, que l’on devrait les assimiler.
Pour une raison simple: comme leur nom l’indique, ils amplifient les sons. Tout simplement. Munis d’un microphone qui capte les signaux du son, l’amplificateur va les renforcer, puis les transmettre à l’oreille par le biais d’un écouteur. S’ils peuvent être utiles à certains, particulièrement dans des environnements bruyants, ils présentent un défaut évident: celui d’être standardisés et de ne pas proposer d’offre adaptée à chaque situation individuelle, et Dieu sait s’il y a autant de troubles de l’audition que de malentendants.

Relatif succès

Pourtant, ces offres rencontrent un relatif succès, aux Etats-Unis depuis de nombreuses années, mais aussi en Europe. « Depuis que l’on a offert la possibilité aux clients de les essayer avant de les acheter, nous constatons que ça marche pas mal en Suisse. Mais il est trop tôt pour avoir un recul », constate ainsi Christoph Umbricht, le directeur général de la société Claratone qui distribue ces appareils en Suisse.

Directeur des ventes d’Amplifon pour la Suisse romande, Patrick Muller assure de son côté faire un autre constat: « nous avons déjà des retours de personnes qui ont fait l’acquisition de ces amplificateurs, observe-t-il. Et ils ne sont pas très bons, car nombre d’entre eux ont l’impression d’avoir été bernés, en raison notamment de l’absence de suivi. D’ailleurs, à ma connaissance, certaines pharmacies ont même cessé d’en proposer à la vente. Au final, ce sont donc les gens qui jugeront ! »