En side-car sur les circuits d’Europe

Qui aurait cru que derrière Jean-Claude Castella, malentendant aujourd’hui à la retraite et bénévole à forom écoute, se cache un vétéran suisse de la course de moto professionnelle? Car ce passionné, aux commandes de son side-car et secondé par son frère Albert, a sillonné les circuits européens de 1967 à 1972, portant haut les couleurs de la Suisse. Retour sur une aventure passionnante et enivrante, mais non dénuée de dangers.

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Ni même les moins de quarante ans d’ailleurs. C’était le temps où sur les circuits professionnels de courses de moto, sentaient bon le caoutchouc, la sueur, le bitume et les gaz d’échappement. Nous sommes à la fin des années 60 et au tout début des années 70, et Jean-Claude Castella, aujourd’hui malentendant et bénévole à forom écoute, âgé d’une vingtaine d’années, porte haut les couleurs de la Suisse sur les circuits européens professionnels.

La moto, il est tombé dedans quand il était tout petit, à l’âge de 5-6 ans, lorsque son père, lui-même coureur et passionné, lui offre sa première bécane. « Lorsque les courses ont été interdites en Suisse suite à la catastrophe des 24 heures du Mans en 1955, mon père et un ami ont décidé de fonder un club à Lausanne pour créer des courses de côte. J’avais 10 ans, se souvient Jean-Claude Castella et je l’accompagnais souvent car mon rôle était de chauffer la moto. »

Compétitions

Dès l’âge de 15 ans, le jeune Jean-Claude tâte du moto-cross sur des terrains privés avant de commencer le side-car en 1966 avec son frère Albert, aujourd’hui décédé. Et surprise, le duo est sacré champion suisse à la fin de la saison nationale, au point de décider de se lancer dans les compétitions internationales. C’est pour les deux frères Castella, Jean-Claude et Albert, le début d’une grande aventure.

Les voilà qui, de 1967 à 1972, sillonnent l’Europe pour participer aux diverses courses, sur leur side-car, Jean-Claude aux commandes et Albert, bien que malvoyant, comme passager. A l’époque, les conditions de voyage étaient rudimentaires. Interminables voyages en bus, nuits parfois passées dans le side-car, le tout pour des gains modiques, à peine de quoi couvrir les frais engagés. « Les courses commençaient en avril pour se terminer en octobre en Espagne, se souvient celui qui fut à l’époque le seul représentant de la Suisse dans ce type de compétition. Il nous arrivait de faire près de 70’000 km en une saison. Mon record a d’ailleurs été de 12’000 kilomètres en un mois… »

Mais les frères Castella ne sont pas seuls. Souvent, leur père se joint à eux, et très vite ils sont secondés par Juliette, l’épouse de Jean-Claude qui fait office d’intendante, de chronométreuse et de… maman. Car la famille s’agrandit, et deux enfants naissent à cette période-là, qui cahin-caha, accompagnent leurs parents, partout aux quatre coins de l’Europe. Avec à la clé de ces sacrifices, des résultats tout à fait à la hauteur: au fil des courses, les frères Castella se dotent en effet d’un palmarès plus qu’honorable, se hissant même au cinquième rang du Championnat du monde 1970.

Rencontres

Mais au-delà de la performance sportive, incontestable, l’heure est aussi à la découverte et aux rencontres inoubliables, témoignages d’une Europe coupée en deux par le Rideau de fer. « Il me reste d’extraordinaires souvenirs », raconte Jean-Claude qui, sur un podium, à même serré la main à madame Franco, la femme du dictateur espagnol.

« En Europe de l’Est, certains n’avaient mêmes jamais vu de bananes et je me souviens qu’en Tchécoslovaquie, le personnel du bureau des courses nous disait: dites à votre entourage qu’ici, nous sommes prisonniers ! Il y avait là vraiment quelque chose de tragique.» Et d’ajouter: « En Irlande du Nord, nous sommes même un jour arrivés en plein milieu d’émeutes, et les gens nous mettaient prestement en garde: foncez, ne vous arrêtez surtout pas ! »

Dangers

Car malgré ces incroyables souvenirs, tout n’était pas rose, loin de là. Dans les pays traversés, au cours des épuisants trajets effectués dans des conditions souvent spartiates, mais aussi… sur les circuits, où le danger rôde souvent. « Au cours du Tourist Trophy, sur l’Ile de Man, en 1970, il y a eu six morts, déplore Jean-Claude. Alors bien sûr, on continue, car on se dit que ça n’arrive qu’aux autres. Mais il est arrivé plus d’une fois que des copains ramènent à la maison le fourgon de coureurs décédés dans un accident. Et moi-même, il s’est est fallu de peu qu’une fois ou deux, j’y laisse ma peau ! »

Fin 1971, Jean-Claude décide de raccrocher, après plus de six années d’intenses compétitions. Dès lors, il se consacre à sa famille et à ses nouvelles activités professionnelles, dans la moto d’abord et ensuite comme représentant de commerce, puis comme chauffeur d’autocar. Mais la moto est un virus dont on ne se défait pas si facilement. Après quelques années d’interruption, le voilà qui enfourche à nouveau une bécane, mais cette fois pour le plaisir, pour des courses de démonstration. « Aujourd’hui encore, et bien qu’à la retraite, sourit Jean-Claude, je charge ma moto dans mon camping-car, et avec ma femme nous partons pour des courses de démonstration auxquelles participent également d’anciens champions du monde, désormais octogénaires. Ces courses sont très cools, mais il y a quand même un petit danger, et parfois, quand je me laisse emporter par l’euphorie, il m’arrive encore de tomber ! »

ChA