En solitaire, sur le Chemin de Compostelle

Bénédicte Rebord est une habituée du Chemin de Compostelle. Cette fois pourtant n’aura pas tout à fait été comme les autres, puisque c’est seule, qu’elle a décidé de parcourir la dernière partie du Chemin, entre Ponferrada et Muxia

Un caractère fort et forgé aux épreuves de la vie et des mollets d’acier ! Voilà ce qu’il a fallu à Bénédicte Rebord pour s’engager en avril dernier et en solitaire, sur le Chemin de Compostelle. Âgée de 29 ans, cette jeune Sédunoise au regard lumineux, qui souffre depuis l’adolescence d’une surdité familiale d’origine génétique, est diplômée en histoire des religions et en psychomotricité. Bien qu’élevée au sein d’une famille catholique, une religion dont elle se réclame d’ailleurs volontiers, sa rencontre avec Compostelle ne relève pas vraiment d’une motivation spirituelle, mais bel et bien du hasard.

Nous sommes en 2008, et lorsque son compagnon de l’époque lui propose de tenter Compostelle, cette amoureuse de la marche n’hésite pas une seconde. Le couple s’engage depuis Genève, ville où elle est alors étudiante, sur le mythique chemin. Depuis, la jeune femme s’est prise au jeu et a sillonné pas à pas, chaque année un peu plus loin, les différentes étapes de cet extraordinaire parcours.

69 jours de marche

« Entre 2008 et 2013, nous avons parcouru le chemin en plusieurs étapes, car ni mon ami ni moi, ne pouvions prendre deux mois et demi de vacances d’une traite » explique-t-elle. En six ans, le couple effectue pas moins d’une cinquantaine de jours cumulés de marche intensive, et en plusieurs étapes : le Puy-en-Velay, Figeac, Saint-Jean-Pied-de-Port, Fromista puis Ponferrada, se succèdent ainsi. Jusqu’au mois d’avril dernier.

Séparée de son compagnon, Bénédicte décide alors de terminer le chemin jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, mais seule. « Bien sûr, j’y ai pris goût », avoue-t-elle. « J’aime marcher et j’ai l’habitude de marcher en montagne, en Valais. Mais là, sur Compostelle, on est dans une autre dimension, car on éprouve un sentiment unique de liberté, l’impression de n’avoir aucune contrainte. Et puis, j’aime ne pas savoir où je vais dormir, quand je vais m’arrêter, ce que je vais manger, etc. Enfin, l’idée de marcher et de me débrouiller seule avec mon handicap dans un pays dont je ne parle pas la langue était un défi que je voulais relever ! »

Le 5 avril, dimanche de Pâques,  la voilà qui débarque en bus à Ponferrada, depuis Genève. Et dès le lendemain, Bénédicte se met à marcher vers le couchant, seule, sans trop d’appréhension. « Bien sûr, j’avais de vagues inquiétudes avant de partir et ce bien que j’avais une grande expérience de la marche et de la manière dont tout fonctionne sur le Chemin », raconte-t-elle. « J’avais surtout des craintes par rapport à mon handicap, car quand je dors, je retire mon implant et je n’entends rien, et cela peut être problématique. Mais finalement, il ne s’est rien passé et j’ai très bien dormi durant tout le trajet ».

35 kilomètres par jour

Du 6 au 16 avril, la jeune femme marche sans relâche jusqu’à la Muxia en Espagne, enregistrant une moyenne de 35 kilomètres par jour. Les étapes se succèdent, marquées par les nuits passées au gré des gîtes disponibles. L’occasion de se reposer, de prendre une bonne douche et même – un luxe -, de se préparer un repas chaud.

« En plus de l’extraordinaire sentiment de liberté que l’on éprouve à marcher de la sorte sans contraintes, loin des obligations de la vie habituelle, il y a vraiment des moments de vraie grâce, surtout avec les rencontres que l’on peut faire », se souvient Bénédicte. Pèlerins de toutes nationalités à pied ou en vélo, responsables de gîtes, riverains, cafetiers, pharmaciens s’égrènent ainsi tout au long des étapes. « La plupart des personnes sont très bienveillantes vis à vis des pèlerins et leur viennent volontiers en aide, c’est très agréable. Et parfois, ce sont de vrais petits miracles de rencontres, comme cette petite vieille qui a rempli ma gourde avec son tuyau d’arrosage, ou cette petite fille qui m’a envoyé un bisou depuis sa fenêtre ! »

Ainsi, au Cap Finisterre, Bénédicte fait même la connaissance d’un couple de retraités Saint-Gallois : « déguster en leur compagnie et dans leur camping-car un vin rouge espagnol agrémenté de pistaches de la Coop, et ceci dans le point le plus à l’ouest du continent européen, avait vraiment quelque chose d’extraordinaire ! »

Dépassement de soi

Au bout de près d’une semaine de progression, c’est l’arrivée à Santiago de Compostela, une ville très touristique qui tranche avec le calme de la superbe nature rencontrée durant le voyage. Après une seule journée sur place – la ville est décidément trop agitée pour elle -, Bénédicte décide de poursuivre jusqu’à Finisterre puis à la Muxia, point final de son pèlerinage, lieu où elle a vraiment eu le sentiment « d’accomplir son voyage ».

« Je n’étais pas partie en vacances depuis près de trois ans, et terminer Compostelle m’a fait énormément de bien. Je me suis ressourcée, surpassée physiquement et psychologiquement, car ce n’était pas évident pour moi d’accomplir cette aventure seule, et je ne me suis pas ennuyée un seul instant ».

Et puis, Compostelle oblige, le voyage n’a pas été dénué de spiritualité, même si ce n’était pas l’objectif premier du périple : « J’ai vécu des moments très forts de communion, que ce soit avec la nature, vraiment magnifique, ou que ce soit avec les personnes rencontrées. Des instants où l’on se dit qu’il n’est pas possible que Dieu n’existe pas ! »

Dès son retour en Valais, Bénédicte reprend le travail, un mandat intérimaire à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard, avant de prendre un poste fixe en tant que psychomotricienne à Sierre, dans le courant de ce mois d’août. Bien entendu, cette marcheuse aguerrie, amoureuse de la nature et dotée d’une volonté de fer, n’entend pas renoncer à son plaisir favori. Et nul doute que de nombreuses aventures ne manqueront pas de s’ajouter à son incroyable Chemin de Compostelle…

ChA