Jeu, mots et images parlants

Destiné tant aux personnes malentendantes, sourdes et entendantes, le livre « Conversations en mille-feuille », paru récemment, est le premier du genre.

« Conversations en mille-feuille » invite le lecteur au jeu de la narratrice qui est sourde. Des informations visuelles, écrites et graphiques reflètent la perception des échanges entre les gens. Francine Collet Poffet, elle-même malentendante, et Patricia Crelier, à la tête des éditions du goudron et des plumes ont réalisé cet ouvrage ensemble. Entretien à deux voix, sans détour ni tabou.

Comment s’est manifesté le début de votre aventure à quatre mains ?
FCP : « Conversations en mille-feuille » est né de l’envie de partager un vécu différent. Raconter des anecdotes de la vie d’une enfant malentendante et de la jeune femme qu’elle est devenue, qui a construit tout un système visuel et mental pour pallier à sa surdité.

PC : C’est le premier livre que nous écrivons ensemble. Nous avons pu profiter de nos expériences sensorielles différentes, l’une étant sourde et l’autre entendante. Toute cette démarche a été très enrichissante et porteuse de sens. Nous avons souhaité une approche ludique et gaie pour témoigner d’une réalité peu connue, parfois douloureuse.

Quel est le concept ?
FCP : L’idée est de faire alterner une page de texte avec une double-page de gravures, qui fonctionne comme une métaphore visuelle de ce que perçoit Paula, le personnage malentendant du livre. C’est pourquoi certaines images sont tronquées ou décalées. Le mouvement de va-et-vient que suppose cette lecture non linéaire est une expérience pour le lecteur. Elle pourrait rejoindre ce que vivent certains malentendants toujours à la recherche d’indices. Ils vont et viennent entre les différents morceaux du discours qu’ils ont perçus pour tenter de constituer un message cohérent.

Dans quels contextes le livre a-t-il pris forme ?
FCP : Le projet de transcrire visuellement mon vécu quotidien au milieu des conversations a mûri progressivement. J’ai commencé avec un livre d’occasion. Comme je comprends un mot sur deux, j’ai découpé un mot sur deux dans le texte et j’ai collé les mots enlevés dans les bords de la feuille. Avec d’autres livres, j’ai découpé les déterminants, puis les consonnes sifflantes, etc. Tout ce que je n’entendais pas. Ces trous et ces blancs formaient comme un puzzle aléatoire. Peu à peu j’ai expérimenté d’autres procédés, toujours en lien avec le papier et la matière des mots écrits. Creuser dans l’épaisseur des conversations et voir apparaître un ou plusieurs mots sans liens apparents. Empiler des couches de textes, avec un liseré ou une dentelle graphique. Effiler des lignes de mots. Le texte entrelacé perd sa signification initiale. Il devient un matériau brut. Le résultat donne envie de toucher, de passer le doigt dessus pour découvrir ce nouveau graphisme à la fois tactile et visuel. Ces mots qui s’entrechoquent, se juxtaposent deviennent une métaphore visuelle de ma perception des échanges entre les gens : des conversations en mille-feuille.

Peut-on l’associer à une autobiographie voire une thérapie ?
FCP : Il s’agit d’une fiction, inspirée de ma vie. La rédaction de ce livre ainsi que le travail en duo avec Patricia pour les images résonnent en moi. C’est une activité créative qui me procure beaucoup de joie et de plaisir.

Quand et quelle forme de surdité vous a été diagnostiquée ?
FCP : Je subis une surdité sévère à 95 % depuis ma petite enfance et suis appareillée depuis l’âge de 7 ans.

Est-ce que l’écriture est votre principale activité professionnelle ?
FCP : Ecrire a toujours été une grande ressource, et à titre professionnel je suis la rédactrice responsable du journal de l’institution où je travaille.

Comment vivez-vous votre quotidien ?
FCP : J’entends un mot sur deux, ne perçois pas les déterminants des noms, les noms propres sont du charabia. Le flot des mots m’arrive avec ses blancs et ses trous. Les mots sont hachés, les syllabes ajourées, les voyelles en relief et les consommes sifflantes invisibles. Je dois inventer du sens entre ces pièces sonores sans queue ni tête, assembler des bouts de conversations qui tombent devant mes yeux à toute vitesse et je perds souvent le fil de ces galimatias.

Quel est l’objectif principal de cet ouvrage ?
PC : J’espère qu’il permettra au lecteur de vivre en quelque sorte le mode opératoire de Paula, la jeune femme sourde atypique, qui regorge de « trucs » pour comprendre le monde qui l’entoure, avec ses sons brouillés. Nous avons inventé Paula et Margot, une femme sourde et l’autre non. Ces personnages nous ont emmenées sur les chemins de l’amitié, de la gourmandise et du jeu. Les images sont inspirées des découpages et collages de Francine, qui tente de transcrire visuellement ce qu’elle capte des sons dans sa vie quotidienne. De vraies dentelles, avec des vides et des pleins, comme dans sa bande-son !

Quelle a été votre motivation principale ?
PC : Francine Collet Poffet est une amie de longue date. Depuis 35 ans, elle me raconte à quoi ressemblent sa vie, les quiproquos et les malentendus liés à sa surdité atypique, mais aussi les stratégies perpétuelles développées pour « être sur la même longueur d’onde que son interlocuteur », le décalage fréquent, l’effort constant que cette vigilance suppose, la fatigue. Ces phénomènes sont invisibles et peu connus du grand public. Vu l’ampleur et la richesse de ce « matériau », j’ai proposé à Francine que nous imaginions une fiction, qui aborderait le sujet en transparence.

Comment ont réagi les personnes présentes lors du vernissage en avril dernier ?
PC : Nous avons de nombreux retours de lecteurs qui aiment être acteurs dans la démarche. Les jeux visuels qui dialoguent avec le texte sont appréciés car ils suscitent le doute voire la controverse et c’est exactement ce que nous avons souhaité avec Francine ; proposer une image intrigante, insolite, qui ne soit pas claire tout de suite, pour rendre compte des sons mal captés, partiellement  entendus, mal devinés. Beaucoup de lecteurs nous disent qu’ils n’imaginaient pas cette réalité. Ils apprennent vraiment quelque chose. Il pourrait y avoir une suite vu l’intérêt que ce livre suscite.

Est-ce les éditions du goudron et des plumes éditent d’autres livres de ce genre ?
PC : C’est le premier livre que nous éditons sur la malentendance. Notre fil rouge est la gravure. Nos livres sont imprimés à la main sur les presses de notre atelier de gravure à Chevenez. Le sujet de la surdité se prêtait merveilleusement bien aux possibilités qu’offre la linogravure avec ses creux et ses reliefs, ce qu’on voit, ce qu’on devine, ses vides et ses pleins, l’inversion gauche – droite. Quand on grave, le résultat n’est pas visible immédiatement. Il faut l’imaginer.

Vous l’aurez compris, ce livre est destiné à tout public, sourd, malentendant ou entendant. Les uns découvriront un monde qu’ils ignorent, les autres se reconnaîtront dans l’un ou l’autre des passages de l’ouvrage. A dévorer sans modération !

www.dugoudronetdesplumeseditions.ch.