Jura bernois: La lecture labiale, ou l’art de voir pour entendre

Incontournable pour de nombreux malentendants, la lecture labiale est un art difficile qui ne s’acquiert qu’au prix de nombreux efforts. Cap sur Tramelan, où le 14 juin dernier, a débuté une semaine intensive d’apprentissage.

L’ambiance est studieuse, mais très bon enfant. Autour de l’enseignante, les sept élèves sont très appliqués. C’est que les exercices, pas toujours faciles, demandent un véritable effort de concentration : phrases à trous, expressions de la langue française à reconnaître, mots casés à remplir… Tout, a priori, laisse à penser qu’il s’agit d’une classe ordinaire, occupée à vaquer à ses occupations d’apprentissage…

Et pourtant. Nous sommes à Tramelan, dans le Jura bernois, dans les magnifiques locaux du Centre Interrégional de perfectionnement, le CIP. Et les « élèves », malentendants, ont tous allègrement dépassé la cinquantaine. Leur objectif commun ? Maîtriser l’art subtil de la lecture labiale au cours d’une semaine de formation intensive organisée par forom écoute.

Ambiance décontractée

Depuis le début de la matinée, et jusqu’à la fin de l’après-midi, les exercices se succèdent à une cadence soutenue. Dans une ambiance très décontractée, ils perfectionnent leur écoute, s’échinent à deviner les mots articulés avec une infinie patience par l’enseignante, Marie-Thé Sangsue-Fleury, qui déploie parfois des trésors d’imagination pour leur faire deviner les  mots qu’elle formule… en silence. Et régulièrement, les visages s’illuminent dans un grand sourire, lorsque la solution vient à l’esprit.

C’est que l’exercice est bien plus difficile qu’il n’y paraît. « Dans la langue française, on arrive à lire sur les lèvres environ 30 à 40% de ce qui est dit, explique Marie-Thé Sangsue-Fleury. Tout le reste, n’est que de la suppléance mentale et je dois en permanence m’assurer que tout le monde a bien compris». En clair, la personne malentendante doit développer un effort maximal pour comprendre ce qui est proféré, en ayant non seulement recours à la lecture sur les lèvres, mais surtout en s’aidant du contexte, des mimiques du visage ou de la gestuelle de son interlocuteur. Résultat : la lecture labiale fait autant appel à la vision qu’au… cerveau.

Suppléance mentale

Ainsi, de nombreux mots ou expressions de la langue française se traduisent par la même signature verbale et sont à l’origine de bien des malentendus : l’expression « eau de roche » peut aisément être confondue avec « horloge », le mot « rage » avec « page » etc. Difficile dans ce cas d’intégrer ce qui a été dit sans avoir recours à une savante gymnastique mentale qui, selon le contexte, permet de corriger le tir.

« Il est très difficile de distinguer les mots ou expressions qui induisent des formes des lèvres similaires, constate Limuoara, une élève malentendante. La suppléance mentale joue vraiment un rôle très important ! »

Problème : cette démarche demande une concentration intense, dont le corollaire inévitable est la fatigue importante qui s’installe rapidement parmi les apprenants. « C’est vrai, admet Gabrielle, une participante. Tout cela demande une concentration sur une longue durée, c’est probablement le plus difficile ». « La variété des exercices que nous faisons permet de lutter contre la fatigue, nuance Claude, le seul «monsieur » de la volée. Heureusement, l’enseignement est très ludique, c’est vraiment important ».

Fatigue

Tout au long de la journée, les exercices se succèdent ainsi, savamment dosés selon le degré de difficulté. « Il faut évidemment tenir compte de la fatigue, explique Marie-Thé, qui enseigne la lecture labiale depuis 1999. Par exemple, je préfère faire les exercices d’écoute en début de journée quand les élèves sont encore frais et que leurs capacités de concentration sont maximales ».

Et d’ajouter avec satisfaction : « L’apprentissage est long et difficile, même si cela dépend beaucoup des aptitudes initiales de chacun. Certains font vraiment d’énormes progrès, surtout si l’on considère leur niveau au départ ! Ces progrès font de l’acte d’enseigner un véritable plaisir, d’autant que les apprenants sont très motivés. Ils ont vraiment beaucoup de mérite… Ma plus grande satisfaction, c’est surtout de les voir s’affirmer comme personnes malentendantes.»

« Pour moi, c’est comme des vacances, affirme Gabrielle. Être avec avec des gens qui ont le même handicap nous met beaucoup plus à l’aise. On n’entend peut-être pas, mais on s’entend très bien et on travaille avec beaucoup de sérieux ! »

Roue de secours

Un sérieux qui parfois n’exclut pas le découragement, tant l’apprentissage est ardu et exigeant. « Nous avons des moments de doute, admet ainsi Claude. Mais maîtriser la lecture labiale est une nécessité vitale pour nous intégrer, pour comprendre les autres. J’ai bien souvent l’impression que mes progrès sont très lents. Mais dans la vie réelle, on s’aperçoit quand même qu’on avance et que ces cours nous sont très bénéfiques. Alors on s’y accroche comme à une roue de secours ! »

Charaf Abdessemed

Un métier exigeant

Enseignante de lecture labiale depuis 1999, Marie-Thé Sangsue-Fleury a dans une autre vie, travaillé dix-sept années dans le secteur bancaire. Son intérêt pour la surdité et la malentendance remonte pourtant à sa jeunesse, lorsqu’elle décida d’apprendre la langue des signes pour communiquer avec deux fillettes de son village, nées sourdes. Devenue adulte, en parallèle de son activité professionnelle, elle suit une formation de deux ans et demie pour devenir enseignante en lecture labiale. Après la naissance de ses deux filles, elle s’arrête de travailler pour s’occuper de leur éducation, puis décide ensuite de se consacrer complètement à l’enseignement de la lecture labiale. « J’avais fait le tour de mon précédent métier dans la banque, se souvient-elle. J’avais  envie d’aller vers autre chose ». « Aujourd’hui, j’ai vraiment un très grand plaisir à faire ce que je fais, même si c’est un métier très fatigant ! », conclut-elle dans un grand sourire.