Publié le: 05 janvier 2022

« La surdité d’un enfant provoque, en écho, une surdité équivalente chez ceux qui s’en occupent»

« La surdité d’un enfant provoque, en écho, une surdité équivalente chez ceux qui s’en occupent»

Psychologue clinicien, le Lyonnais Jean-Louis Dorey était intervenu en 2014 lors du congrès annuel de forom écoute. Dans un passionnant ouvrage intitulé « A l’écoute de l’enfant sourd » à paraître le mois prochain, il explique à quel point c’est à la famille et aux soignants qu’il appartient d’écouter l’enfant sourd.

Dans votre livre, vous évoquez l’existence d’une réelle "surdité" dont font l’objet les enfants malentendants et sourds. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Ce phénomène de surdité aussi bien de la part des équipes institutionnelles que de celui des familles existe depuis toujours. Chacun sait bien qu’en raison de leur handicap, les enfants sourds et malentendants se trouvent habituellement plus ou moins empêchés pour oraliser. Ils rencontrent de ce fait, d’une part des difficultés à se dire pour se faire comprendre de leur entourage et d’autre part, à en être entendus en retour. Ainsi, la surdité d’un enfant provoque, en écho, une surdité équivalente chez ceux qui s’en occupent. La relation avec les enfants déficients auditifs se trouve de fait toujours plus ou moins parasitée par une zone fluctuante faites de trous et de flou du sens.

Comment cette zone faite de « flou du sens » se manifeste-t-elle?
Le flou ressenti déstabilise les protagonistes impliqués dans le lien et génère une angoisse diffuse renvoyant chacun à l’expérience pénible d’un manque à être dans la relation. Ce malaise engendre, en écho, chez les différents intervenants, un ensemble de processus défensifs inconscients.

Comment s’exprime selon vous cette « surdité » de la part de l’entourage ?
La surdité de l’entourage se manifeste par une écoute insuffisante de ce qui vient de l’enfant. La mère et par extension, toute la famille n’accorde pas assez d’attention à la façon dont l’enfant manifeste sa demande. Elle ne propose pas à l’enfant un espace suffisant d’écoute en se laissant guider par lui, au lieu de lui imposer des schémas. Le plus souvent, les éducateurs, les parents, les orthophonistes, les enseignants etc., ne se sentent pas, eux-mêmes suffisamment entendus par les enfants qu’ils accompagnent et ont l’impression que ces derniers leur échappent. Ils cherchent alors, pour se rassurer, plutôt à les cadrer et à les faire parler au lieu de les écouter.

Et chez l’enfant, comment cette écoute insuffisante s’exprime-t-elle?
Lorsque la dimension de l’écoute n’est pas au rendez-vous, les enfants déficients auditifs souffrent, de façon intense, d’un sentiment d’inexistence qu’ils vivent au quotidien et à long terme, à la fois dans leur famille et auprès des équipes.  Pour faire face au vécu de vide qu’ils ressentent, ils s’adaptent en faisant « comme s’ils comprenaient » ce qui se passe autour d’eux et dans les échanges, ce qui leur permet alors de masquer leur vécu d’inexistence tout en se protégeant contre la culpabilité, puisqu’ils ont le sentiment de décevoir en permanence l’attente de leurs parents et de leur entourage. C’est une attitude défensive qui les conduira à une passivité qui se dévoile souvent à l’adolescence.

Au point, expliquez-vous, que certains enfants refusent même de parler ?
Oui, parce que les attitudes en « comme si » les installent aussi dans le mensonge et masquent leur vérité profonde, dans la mesure où elles laissent croire aux autres précisément ce qu’ils ne sont pas, au point en effet que certains enfants préfèrent se défendre en refusant de parler pour manifester dans l’opposition ou dans la passivité leur désir d’exister dans la relation.  D’autres, enfin, plus rares, découragés, se mettent carrément dans une position de repli autistique d’où il devient souvent bien difficile les tirer.

Comment sortir de cela ?

Souvent, les professionnels s’identifient trop aux attentes de la famille ou à l’inverse, devenus sensibles à la souffrance de l’enfant, le soutiennent sans s’en rendre compte contre ses parents, ce qui place ce dernier dans des enjeux de fidélité parfois insurmontables. Il faut donc soutenir les familles en les accompagnant très tôt et aussi longtemps qu’il faut pour les aider à mieux entendre leur enfant au niveau de la communication.

Avec quel résultat ?
On observe au cours du processus thérapeutique, que si on crée un espace d’écoute, l’enfant vient y déposer ce qu’il a besoin d’exprimer. Il devient alors davantage possible pour les proches de comprendre les messages reçus en provenance de leur enfant, de leur attribuer du sens et de lui en restituer ainsi quelque chose en retour. Seule une position de réceptivité permettra de recevoir, de reconnaitre et de décoder ce qui vient des enfants à travers tous les moyens d’expression dont ils disposent. A partir de là, l’enfant expérimente alors progressivement qu’il existe dans le retour de l’autre, ce qui lui permet de découvrir à la fois ce qu’il est et mais aussi ce qu’il dit. Tout cela passe par un nouvel état d’esprit et par une coopération plus souple entre les professionnels et les familles et mon livre propose plusieurs pistes auxquels le lecteur pourra se référer.

Comment selon vous faut-il procéder pour insuffler ce nouvel état d’esprit ?
En fait, les équipes pluridisciplinaires devraient pouvoir bénéficier, dans leur institution, d'un temps spécifique régulier de relecture en groupe de leurs pratiques. Ce temps permet d'aider d'une part chacun, à travers sa propre médiation (éducative, pédagogique, rééducative, psychomotrice, langue des signes, etc.) à mieux entendre l'enfant sourd là où il parle à sa façon et, d'autre part à faire des liens au niveau de l'accompagnement familial grâce à ce qui aura été identifié durant ce temps spécifique. Car les obstacles qui bloquent la communication dans la famille se rejouent toujours à bas bruit, dans l'institution, entre les intervenants.

 

Un livre pour tous les acteurs de l'audition

Ce livre s’adresse à tous les acteurs concernés par l’éducation, la rééducation et la pédagogie spécialisée et/ou inclusive des enfants et des adolescents porteurs d’une déficience auditive. Il vise à permettre l’amélioration de l’écoute de ces sujets à la fois dans leurs familles et dans les différents dispositifs qui les entourent au niveau de l’éducation précoce, celui des établissements spécialisés et celui de l’inclusion scolaire. Il présente, en effet, une nouvelle façon de prendre en compte l’écoute relationnelle de l’enfant sourd envisagée sous l’angle individuel et groupal. L’approche individuelle et groupale proposée révèle étonnamment l’existence d’une réelle surdité à l’endroit de ces enfants tant dans leurs familles que dans les équipes spécialisées ou qu’en situation d’intégration scolaire. Elle montre, notamment, que l’ampleur considérable des soins rééducatifs et pédagogiques dont ces jeunes sont l’objet en vient à recouvrir la dimension fondamentale de leur écoute.
« A l’écoute de l’enfant sourd » Jean-Louis Dorey, Editions Chronique Sociale, à paraître au premier trimestre 2022.