« La vie m’a beaucoup appris ! »

 

La vie ne l’a pas ménagée, mais elle s’accroche avec une volonté et un courage qui forcent l’admiration. Malentendante de naissance, Lucie Froidevaux, âgée de 25 ans, vit aujourd’hui à Saint-Prex. Cette employée de commerce, travailleuse et appliquée, a touché de près ce que sont les difficultés d’un malentendant dans le monde du travail. Rencontre avec une résiliente hors du commun.

Depuis quand êtes-vous malentendante ?

Probablement depuis la naissance. Ma maman attendait des triplés, dont moi. Nous sommes nées prématurées, un des enfants n’a pas survécu. Quant à moi, j’ai eu des hémorragies cérébrales juste après la naissance.

Et à quel âge a-t-on découvert vos soucis de malaudition ?

Mes parents s’en sont rendus compte quand j’avais trois ans. C’était facile, il suffisait de comparer avec ma sœur jumelle qui ne présentait pas les mêmes symptômes (rires) ! Ensuite, cela a été la tournée des ORL, et après des tests approfondis, le diagnostic est tombé : surdité bilatérale avec 95% de perte !

Avez-vous été appareillée ?

Oui dès 3 ans et demi ! Et grâce aux appareils, je suis arrivée à 60% d’écoute environ.

Où avez-vous effectué votre scolarité ?

En intégration avec des entendants dès le jardin d’enfants. En clair, dans une école normale, mais avec l’aide d’une codeuse LPC durant toute ma scolarité obligatoire, dans le canton de Neuchâtel.

Et comment cela s’est-il passé ?

Bien en ce qui concerne les résultats scolaires, parce que je travaillais beaucoup et j’avais vraiment envie de réussir. En revanche, avec les camarades, ce n’était pas très évident. Ils ne comprenaient pas trop la différence et il m’arrivait de subir des moqueries. Peut-être en raison de la jalousie qu’ils éprouvaient, parce qu’ils pensaient que les enseignants me consacraient une attention particulière !

Et après la scolarité obligatoire ?

En 2004, j’ai commencé un apprentissage d’employée de commerce dans une caisse maladie, que j’ai terminé avec succès 3 ans plus tard. Ensuite, j’ai voulu faire une maturité commerciale pour m’ouvrir de nouvelles portes. Malheureusement, j’ai échoué de peu aux examens, car j’ai été hospitalisée pour des soucis de santé juste avant ! C’était vraiment rageant !

Que décidez-vous de faire ensuite ?

J’ai travaillé, tout simplement, et chez un distributeur d’appareils auditifs. En parallèle, j’ai suivi en cours du soir une formation de secrétaire médicale. Une fois ce diplôme obtenu, j’ai postulé au CHUV, à Lausanne. J’ai réussi tous les tests, mais échoué à celui du dictaphone, bien sûr. J’ai été tellement déçue que j’ai laissé tomber cette voie, et j’ai travaillé alors pour une assurance maladie.

Et comment cela s’est-il passé ?

Mal, j’avais à gérer les factures, mais surtout à répondre au téléphone, et c’était extrêmement stressant. Je n’ai pas été très soutenue par mon employeur, en plus c’était un milieu professionnel entièrement féminin, et pas très facile à vivre. Je me sentais vraiment comme le vilain petit canard…

Une dure expérience donc…

Oh oui, cela m’a fait très mal, car il n’y avait aucune reconnaissance des efforts que je faisais, alors que je donnais le meilleur de moi-même ! Pour finir, j’ai fait un « burn out » en 2012 et j’ai dû arrêter de travailler.

Comment expliquez-vous cet épuisement ?

Il y a le stress professionnel et l’absence de reconnaissance bien sûr, mais aussi le fait qu’en tant que malentendante, il faut beaucoup plus travailler pour s’en sortir. On est, à divers point de vue, tout le temps sous pression, alors bien sûr, au bout d’un moment, on craque, malgré le soutien de sa famille ! J’ai été beaucoup trop exigeante avec moi-même !

Et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Depuis juillet 2013, je suis en mesure de réinsertion par l’AI, au niveau de la Fondation Les Oliviers à Lausanne. Je reprends pied petit à petit dans le monde du travail, et j’ai très envie de recommencer à travailler, mais dans le monde de la surdité, où j’espère voir mes compétences reconnues.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que votre parcours n’a pas été facile !

Non, pas du tout, et on se pose parfois beaucoup de questions, du genre: « pourquoi moi ? » (rires).

Comment vit-on le fait d’avoir une sœur jumelle entendante ?

Il y a des avantages, nous sommes très complices et très proches, d’autant qu’elle m’a énormément aidée pour ma scolarité, au point d’apprendre le LPC. Le risque en revanche pour moi, c’était de devenir dépendante d’elle ! (rires)

Et maintenant, comment voyez-vous votre avenir ?

J’ai beaucoup appris de la vie et sur la vie, et sur moi-même bien sûr… J’ai très envie de travailler, de voyager, d’aller à la rencontre des autres cultures. Et puis un jour, peut-être, une famille… Je sais ce que je veux et je sais ce que je ne veux pas.

 

Propos recueillis par Charaf Abdessemed