Les acouphènes, si fréquents et si agaçants…

Environ 10 à 20% de la population souffrirait d’acouphènes, soit plusieurs dizaines de milliers de personnes en Suisse.
Les malentendants, qui présentent souvent des atteintes de l’oreille interne, en sont particulièrement atteints. Certains les trouvent même intolérables.
Les acouphènes ne peuvent pas être guéris à l’heure actuelle, même si des thérapies permettent d’en atténuer l’impact.

« C’est vraiment fatiguant et très agaçant. Ces bourdonnements, ces sifflements ou ces grésillements qui m’assaillent à longueur de journée ont un côté vraiment épuisant. Cela dure depuis des années, et j’ai tout essayé pour m’en débarrasser, en vain ! Je ne sais vraiment pas quoi faire ! » Ce témoignage, d’une Genevoise malentendante quinquagénaire, ils sont malheureusement très nombreux en Suisse à le partager. On estime ainsi que 10 à 20 % de la population souffrirait de ce phénomène particulièrement désagréable qui peut empoisonner la vie de bien des personnes. Plus inquiétant: 1% de la population souffrirait d’un acouphène que l’on peut qualifier « d’intolérable », au point d’handicaper véritablement la vie quotidienne…

Bruits parasites

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Les acouphènes dits subjectifs, les plus fréquents (voir encadré), désignent des bruits « parasites », comme des sifflements, des grésillements, des tintements ou des bourdonnements qu’une personne entend, mais qu’elle est la seule à entendre. De quoi déstabiliser et remettre en cause profondément celui ou celle qui en souffre, victime de son extrême solitude. Car non loin de ce symptôme, rôde le « syndrome de Jeanne d’Arc », la célèbre Pucelle d’Orléans entrée dans l’Histoire et dans l’humour populaire pour avoir, entre autres hauts faits d’armes, entendu des voix !

« Les acouphènes subjectifs sont un peu comme la douleur. Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas les mesurer et les objectiver scientifiquement qu’ils n’existent pas, tient à préciser le professeur Jean-Philippe Guyot, médecin-chef du service d’ORL des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG). C’est incontestablement un phénomène créé par un organe, et parfois, on arrive même à retrouver les lésions incriminées. »

Autre précision, et non des moindres: les acouphènes ne sont pas des hallucinations auditives. « Les hallucinations sont la création d’un faux événement fabriqué de toutes pièces par l’esprit, précise encore le professeur Guyot. Les gens entendent des voix, qui véhiculent un sens, on est donc très loin des acouphènes qui sont plutôt des bruits élémentaires ! »

Faute d’être objectivable, et d’être partagé par les autres, l’acouphène n’est donc pas, si l’on ose l’expression, une simple « vue de l’esprit » d’un patient désorienté ou perturbé. Et même si elles sont souvent difficilement identifiables, ses causes existent toujours.

Symptôme

« Il s’agit de la perception d’un son « fantôme » généré par le cerveau, renchérit le docteur Raphaël Maire, responsable de la consultation Acouphènes, au Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV). En effet, les acouphènes relèvent d’un processus complexe qui fait intervenir non seulement le système auditif mais également d’autres régions du cerveau. Ainsi, les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale ont permis de mettre en évidence l’implication du système limbique et du cortex préfrontal ».

« Les acouphènes ne sont en réalité qu’un symptôme, ajoute le professeur Julien Bogousslavsky, de la Clinique Valmont, près de Montreux. Comme les maux de tête, un grand nombre de maladies se cachent derrière. Et toute la difficulté est de découvrir laquelle, même si très souvent on n’y parvient pas !»

Dans la majorité des cas toutefois, c’est l’oreille interne qui est impliquée. « Il suffit que quelques centaines des quelques 3500 cellules qui la composent soient altérées, et on a un acouphène », observe le Pr Guyot des HUG. Plus évocateur encore: tout patient dont l’oreille interne est chirurgicalement détruite se réveille forcément avec un acouphène. « Dans ce cas, c’est l’absence même d’une information acoustique qui est paradoxalement traduite par le cerveau comme un son », commente encore le Pr Guyot. « Au fond, c’est un phénomène normal, un peu comme lorsqu’un amputé continue de ressentir son membre. Autre exemple: les malades qui ont une surdité complète droite et gauche ont toujours un acouphène. En revanche, si on leur place un implant cochléaire, il n’est pas rare que l’acouphène disparaisse purement et simplement ».

Oreille interne

Un exemple qui illustre encore, s’il en était besoin, l’implication des phénomènes cérébraux dans la survenue des acouphènes, car parfois, c’est également l’atteinte des systèmes connectés à l’appareil auditif, comme par exemple ceux qui régulent la position de nos membres, qui peuvent être incriminés. « On suspecte par exemple que les acouphènes peuvent être également dus à une altération de la sensibilité profonde, détaille le Pr Guyot. Ainsi, il n’est pas rare qu’après un coup du lapin dû à un accident de voiture, le patient entende des acouphènes ! »

En tout état de cause, pour la majorité des malentendants ou sourds, ce sont le plus souvent les atteintes de l’oreille interne liées au vieillissement ou à un traumatisme acoustique ancien, qui expliquent la survenue d’acouphènes.

Seulement voilà: fréquents, les acouphènes peuvent avoir un véritable retentissement sur la vie de ceux qui les entendent. Au point de pouvoir parfois véritablement empoisonner leur existence, voire les mener jusqu’à la dépression.

« Certaines personnes les tolèrent mieux que d’autres, constate le Dr Raphaël Maire. On observe que les anxieux ou dépressifs sont plus sensibles aux acouphènes, qui eux-mêmes de leur côté, peuvent contribuer à la survenue de dépression ou d’anxiété. »

Pour d’autres patients cependant, les acouphènes ne représentent pas un problème majeur. « Un an après l’ablation de l’oreille interne, certains malades entendent les acouphènes, alors que d’autres plus du tout », note le Pr Guyot. Et de se demander: « pourquoi certains cerveaux parviennent-ils à masquer les acouphènes et d’autres non ? »

« C’est la tolérance de chaque individu qui varie, observe encore le Dr Maire. En fonction de son vécu, de sa personnalité, de sa manière de gérer le stress, on peut plus ou moins bien vivre avec ses acouphènes ! »

Facteurs sociétaux

A ces questions de sensibilité individuelle, s’ajoutent enfin des facteurs sociétaux, qui introduisent une dimension supplémentaire de subjectivité dans la problématique. Ainsi, alors qu’aujourd’hui les acouphènes sont devenus un motif important de consultation (plus de 500 chaque année pour le seul CHUV, lire notre encadré), il semble que nos aïeux s’en plaignaient beaucoup moins. Eux qui pourtant, nés dans une société marquée par la révolution industrielle, avaient souvent à déplorer de nombreux problèmes auditifs liés à une activité professionnelle dans un environnement particulièrement bruyant: usines, ateliers, etc.

« Dans le passé les gens se plaignaient moins, conclut le Dr Maire, et on consultait rarement pour des acouphènes, car on avait surtout tendance à les occulter, de peur de passer pour un fou. Les gens vivaient donc avec. Aujourd’hui, la société est beaucoup plus ouverte, l’expression y est plus libérée, et les patients s’en plaignent plus facilement. »

ChA

Apprendre à vivre avec…

En matière de traitement des acouphènes dits subjectifs, c’est à l’heure actuelle, le statu quo. Car à ce jour aucun médicament, ni aucune chirurgie ne permettent de les traiter efficacement. « On ne guérit pas l’acouphène chronique grâce à une action thérapeutique, confirme le Dr Raphaël Maire du CHUV. Pour l’heure, le traitement qui les supprime n’existe pas. Il faut savoir que ceux liés à des événements aigus comme des traumatismes auditifs, peuvent disparaître quand la cause se règle, soit spontanément soit lorsqu’on la traite. »

Pour les autres cas, l’ensemble des thérapeutiques disponibles aujourd’hui se résume à une seule démarche: apprendre au patient à vivre avec ses acouphènes, qu’il s’agisse de thérapies dites de soutien, ou bien d’habituation à l’aide de générateurs de bruits. « Un des axes importants, souligne le Pr Jean-Philippe Guyot des HUG, est de rectifier certaines fausses croyances. De nombreux patients pensent par exemple que les acouphènes risquent à la longue de les rendre sourds. C’est faux, et on observe que le simple fait de le comprendre soulage déjà de nombreux patients ».

Au CHUV, une récente étude sur l’impact de ces thérapies de soutien et d’habituation vient de montrer qu’en réalité, l’acouphène a le même niveau entre le début et la fin de la prise en charge. « La différence, c’est que les thérapies ont permis de le gérer de manière plus souple, note le Dr Raphaël Maire. Le patient vit mieux avec ses acouphènes, exprime un mieux-être, mais en réalité le ressenti de l’acouphène en lui-même persiste ».

Alternatives

Pourtant, alors que les thérapies actuelles gardent toutes leur raison d’être pour encore de longues années, la recherche ne faiblit pas et de nombreuses voies thérapeutiques sont actuellement explorées, comme au Japon, où un médicament est en phase expérimentale de test, tandis qu’au CHUV, démarre ce mois de mars, une étude multidisciplinaire visant à évaluer les effets de la « Stimulation transcorticale électrique », une stimulation du cerveau, dont les résultats sont attendus pour 2013.

Dans l’attente de voir, un jour, arriver un traitement efficace, de nombreux patients se tournent vers la médecine dite non conventionnelle. Une démarche qui ne choque aucun des médecins consultés pour la rédaction de cet article.  « C’est une réaction tout à fait normale quand un médecin n’arrive pas à résoudre un problème, lance le Dr Raphaël Maire. Aujourd’hui, nous n’avons rien de définitif à offrir aux patients, et si quelqu’un trouve son bonheur avec une autre thérapie, tant mieux, car tout ce qui soulage est bon à prendre ». Et de mettre néanmoins en garde: « le retour que j’ai en tout cas, c’est que cela ne marche pas beaucoup mieux que ce que propose la médecine scientifique traditionnelle… Enfin, il faut être prudent et veiller non seulement à ce que ce ne soit pas dangereux, mais aussi à ne pas investir des milliers de francs sans résultat !»

Objectifs ou subjectifs ?

La médecine classe traditionnellement les acouphènes en deux catégories. La première, celle des acouphènes dits « objectifs », désigne ceux qui sont entendus non seulement par le malade, mais aussi par le médecin, liés le plus souvent à des problèmes vasculaires à proximité de l’appareil auditif. Rares mais curables, ils s’opposent aux acouphènes « subjectifs », ainsi dénommés car ils ne peuvent être entendus que par le patient concerné. De causes multiples, dont la plupart ne sont souvent pas décelables, les acouphènes subjectifs représentent 95% des cas observés et demeurent très difficiles à soigner.

 

Et les enfants ?

Les enfants peuvent-ils à l’instar des adultes souffrir d’acouphènes ? « Si on ne le leur demande pas, non, lance en guise de boutade le Pr Jean-Philippe Guyot des Hôpitaux Universitaires de Genève. Une manière de souligner à quel point les enfants présentent des capacités d’adaptation bien supérieures à celles des adultes. Car non seulement ils sont en général moins susceptibles de souffrir d’acouphènes parce que leurs problèmes de surdité sont moins fréquents que ceux liés au vieillissement des adultes, mais aussi parce qu’ils en sont tout simplement souvent… moins conscients.

 

Consultation spécialisée au CHUV

Ouverte il y a une quinzaine d’années sur la base d’un modèle genevois, la consultation « Acouphènes » du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV), à Lausanne, est actuellement la seule consultation de Suisse romande à proposer une prise en charge spécialisée. Signe de son importance, chaque année, environ 500 patients s’y présentent, dans l’espoir de se voir soulagés. « De nombreux patients avaient exprimé une demande d’aide et de soutien car ils souffraient d’acouphènes invalidants, d’où l’idée de leur proposer quelque chose de spécifique », explique le Dr Raphaël Maire, responsable de la consultation. L’objectif de cette consultation spécialisée est d’offrir aux patients un cadre pédagogique qui leur permet de mieux comprendre le symptôme dont ils souffrent tout en appliquant des thérapies dites d’habituation afin de mieux le gérer. « Nous assurons deux types de consultation, précise le docteur Maire. L’une est basée sur un soutien médico-psychologique assuré conjointement par un psychologue et un médecin ORL. L’autre est plus spécialisée et fait appel au port d’appareils auditifs générateurs de bruit ».