Les avions interdits aux malentendants ?

En septembre dernier, une compagnie française refusait l’embarquement à un groupe de sourds et malentendants. Si les législations européenne et suisse reconnaissent aux personnes handicapées ou à mobilité réduite un droit à embarquer, des questions de sécurité peuvent être invoquées pour refuser l’accès à bord à un groupe de malentendants. D’autant que les pratiques diffèrent selon les compagnies…

De mémoire de malentendants, on n’avait jamais vu ça ! En septembre dernier, et c’est une première, un groupe de sourds et malentendants était empêché d’embarquer à bord d’un avion ! 18 personnes sourdes, trois personnes malentendantes et une personne entendante se sont en effet vu refuser, à l’aéroport de Marseille, l’embarquement à bord d’un vol de la compagnie Air Méditerranée à destination de la Turquie. Motif invoqué par le commandant de bord: les sempiternelles « raisons de sécurité », qui paraissent d’autant moins crédibles, qu’une année plus tôt, le même groupe avait voyagé à destination de la Tunisie, sans aucune difficulté.

Résultat: une véritable incertitude rend désormais aléatoires les voyages de nombreuses personnes malentendantes. « A ma connaissance, il n’y a jamais eu de cas similaires à l’aéroport de Genève », rassure son porte-parole Bertrand Stämpfli. Et d’ajouter: « il est vrai que l’embarquement de personnes ayant un handicap ou une déficience sensorielle est toujours une question délicate. Il n’est pas facile de trancher entre le politiquement correct qui veut que tout le monde puisse voyager, et le fait que dans un avion, on peut être amené à pratiquer des procédures d’urgence ! »

Spécificités

En Europe, et en Suisse qui s’est alignée sur la législation européenne, l’embarquement des personnes handicapées est régi par le règlement CE n° 1107/2006 qui organise les droits des passagers aériens. Petit problème: les personnes malentendantes, ou même malvoyantes ne sont pas citées en tant que telles, et entrent dans le régime général des personnes handicapées ou à mobilité réduite, les spécificités de leur handicap n’étant pas explicitement prises en compte par la loi.

Reste néanmoins une bonne nouvelle: « un transporteur aérien ou un organisateur de voyages, peut-on lire sur le site de l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), ne peut refuser, pour cause de handicap ou de mobilité réduite, une réservation, ni le transport pour un vol assuré par un transporteur suisse ou communautaire au départ d’un aéroport de la Suisse ou de l’UE ».

« C’est clair, confirme Mireille Fleury, porte-parole de l’OFAC. On ne peut pas refuser l’accès à un avion à un handicapé. La seule raison de refus qui peut être avancée est la sécurité ». Une sécurité qui relève en premier lieu des compagnies aériennes, chacune exerçant sa libre appréciation en la matière. Ainsi, si Air Méditerranée a jugé qu’un groupe d’une vingtaine de malentendants accompagnés d’une seule personne entendante ne réunissait pas les critères minimaux en termes de sécurité, Air France semble avoir une attitude nettement plus souple: « chez nous, qu’ils soient un ou vingt ne change pas grand-chose et notre compagnie ne refusera pas l’embarquement à un groupe de 20 malentendants, précise Anna Lisa Repetto, responsable des relations publiques chez Air France Suisse. Nous conseillons simplement à nos clients qui souffrent d’un handicap de s’annoncer à l’avance, car ils seront mieux accompagnés durant leur voyage. » Preuve de son engagement, la compagnie française a d’ailleurs mis en place depuis plusieurs années un programme spécial intitulé « Saphir », destiné à faciliter les voyages des personnes handicapées ou à mobilité réduite (renseignements par email à l’adresse mail.saphir.fr@airfrance.fr ).

Chez British Airways, on semble tomber des nues: « il n’y a vraiment aucune raison qu’il y ait un souci pour nous en ce qui concerne les malentendants, se borne-t-on à préciser auprès de la représentation genevoise de la compagnie. Mais s’ils le souhaitent, ils peuvent évidemment s’annoncer à l’avance ».

Même son de cloche du côté de chez easyJet, première compagnie en nombre de passagers transportés à l’aéroport de Genève-Cointrin : « easyJet n’a jamais refusé de passager à cause de ce handicap, et chez  nous, il n’y a aucune obligation à s’annoncer, que les malentendants soient seuls ou en groupe, explique Peter Voets, responsable marketing chez easyJet Switzerland.  D’ailleurs ces personnes n’ont pas besoin d’un accompagnant lors du voyage. Nous transportons chaque année des milliers de personnes sourdes/malentendantes qui, par choix personnel, ne nous informent pas. Ces personnes sont mobiles et répondent aux critères de sécurité. Ces personnes sont considérées comme personnes capables de prendre soin d’elles-mêmes, même si elles demeurent libres de demander une assistance. Et si elles le font, elles auront droit à l’embarquement prioritaire et les procédures d’urgence lui seront notifiées spécifiquement par l’équipage. »

Instance de médiation

La compagnie Swiss en revanche, se montre un peu plus circonspecte: « c’est vrai que l’embarquement d’un groupe peut poser un problème si nous n’en avons pas été informés au préalable, admet Jean-Claude Donzel son porte-parole. L’unique souci qui peut se poser est en cas d’évacuation de l’avion. C’est pour cela que l’on peut, dans certains cas, opposer des restrictions à l’embarquement en fonction du nombre de personnes handicapées et du nombre de leur accompagnants ».

Et de conseiller: « s’il y a un groupe de malentendants qui souhaite voyager, il faut téléphoner à la centrale de réservation de Swiss pour s’annoncer, en précisant les nombres de voyageurs valides et accompagnés. On fera un calcul pour savoir si le ratio est suffisant, et on autorisera ou non l’embarquement ».

« Si quelqu’un considère qu’il n’a pas été traité correctement par une compagnie, il peut nous en référer et nous étudierons le cas en tant qu’instance de médiation, conclut Mireille Fleury, de l’Office fédéral de l’aviation civile. Soit le passager à tort, soit il est dans son droit et peut revendiquer un réacheminement, voire même un remboursement. Dans tous les cas bien sûr, il est préférable de se renseigner auprès de la compagnie avant d’acquérir son titre de transport ».

ChA