« Les malentendants doivent se faire entendre !»

Surveillant des prix au niveau de la Confédération, Stefan Meierhans porte depuis des années un regard très attentif sur l’évolution du prix des appareils auditifs en Suisse. Pour lui, le système de remboursement forfaitaire des appareils, qui prétérite financièrement les malentendants, a fait la preuve de son échec.

Il y a 4 ans, en 2011, entrait en vigueur un nouveau système de remboursement des appareils auditifs par l’AVS et l’AI. Etiez-vous satisfait de celui qui le précédait ?

Oui et non. Le système d’avant 2011 avait ceci de négatif qu’il menait à ce que les montants maximaux remboursés par les assurances sociales soient systématiquement utilisés. C’est l’effet pervers classique que l’on observe lorsqu’on a recours à des barèmes, qui conduisent à une incitation malsaine à atteindre les maxima. Ce système avait en revanche à mes yeux une qualité évidente, il épargnait financièrement les sourds et malentendants.

Dès l’entrée en vigueur du remboursement forfaitaire des appareils auditifs, vous aviez manifesté votre scepticisme sur sa capacité à influencer les prix à la baisse…

Bien sûr, car le marché des appareils auditifs, comme tout ce qui touche à la santé, ne fonctionne a priori pas sans régulation. Pour une raison simple : il y a un clivage profond entre les vendeurs d’un côté, et les acheteurs de l’autre. Le vendeur, j’entends ici au sens large fabricants d’appareils et audioprothésistes, détient une expertise que l’acheteur ne peut par définition pas acquérir. Les sourds et les malentendants ne sont évidemment pas en situation de marchander et ne peuvent que s’en remettre à l’expertise du vendeur, dont ils dépendent pour leur vie et leur bien-être. C’est cette asymétrie qui fausse la concurrence et, partant, empêche d’aboutir à une baisse des prix.

Pourquoi à l’époque n’aviez-vous pas réussi à vous faire entendre ?

Nous avions eu plusieurs discussions avec l’OFAS, mais la décision était déjà prise, ce que je déplore un peu. En réalité, à l’époque, l’un des objectifs prioritaires de l’OFAS était de faire des économies…

Quatre ans après, une première étude rendue publique par l’OFAS, confirme vos craintes…

En effet, seule une très légère baisse des prix a été observée. Et encore, elle est douteuse… Le bilan est clair en ce qui me concerne : l’industrie de l’appareillage auditif, comprenant fabricants et audioprothésistes, a maintenu ses marges bénéficiaires et elle savait très bien que l’asymétrie d’information évoquée plus haut jouait en sa faveur. Les assurances sociales quant à elles, ont atteint leurs objectifs d’économies. Les malentendants en revanche, ont servi de variable d’ajustement et sont passés à la caisse. Et dans d’énormes proportions : l’augmentation de la charge financière a été de 80% pour un dispositif mono-auriculaire, 60% pour un bi-auriculaire !

Pourtant, avec le système forfaitaire, il est possible de faire l’acquisition de son appareillage auditif à l’étranger pour des prix moins élevés qu’en Suisse…

Les malentendants et sourds, comme tout le monde, voient leur propre intérêt. Si on prend en compte les frais et temps de déplacement à l’étranger, où l’on trouve des clauses contractuelles différentes de chez nous et une responsabilité civile pas très claire, je ne suis pas convaincu que l’acquisition d’appareils à l’étranger soit vraiment très attractive.

De fait, l’OFAS reproche à mots couverts aux malentendants de ne pas jouer le jeu du système et d’empêcher la concurrence de s’exercer, en choisissant de payer eux-mêmes les surcoûts liés à leur appareillage…

Il est toujours très facile de la part d’une assurance de tenir ce genre de propos. A mon sens, il s’agit d’une faible excuse pour faire porter la responsabilité du système et de ses conséquences sur les usagers. Si l’on tient compte de la puissance d’une industrie très organisée et capable d’opérer un lobbying particulièrement puissant, on se rend compte que les malentendants ne sont pas en situation d’agir. Et croire que leurs associations peuvent faire quelque chose contre l’asymétrie d’information est illusoire.

Que faire dans ce cas ?

L’OFAS annonce une deuxième étude pour dans quatre ans qui, a mon avis et pour les raisons évoquées ci-dessus, n’objectivera pas d’amélioration notable de la situation. Pour moi, ce n’est rien d’autre qu’une fuite en avant. Il n’y a pas de temps à perdre et je crois que les malentendants doivent donc se faire entendre, chercher des alliances, intensifier leur lobbying au niveau politique et mettre le DFI et l’OFAS sous pression. Si les malentendants, bénéficiaires supposés du système, en sont les principaux perdants, c’est que le dispositif actuel est un échec total. Il faut en tirer les conclusions et en changer.

Que faire dans ce cas ?

Deux pays à grande tradition d’économie libérale, la Norvège et les Etats-Unis, ont recours depuis des années à un système d’acquisition d’appareils auditifs par une centrale publique, via des appels d’offres. Les pouvoirs publics y négocient donc des volumes d’achat et des baisses de prix qu’aucun individu isolé ne pourrait jamais obtenir. En outre, la procédure d’appels d’offres, libérale et concurrentielle, est tout à fait compatible avec une économie de marché. Il y a quatre ans, j’avais déjà préconisé cette solution qui fait que dans ces deux pays, les prix sont considérablement plus bas qu’en Suisse.

 

Propos recueillis par Charaf Abdessemed