Les surdités brusques, un mal angoissant

Perdre du jour au lendemain ses capacités auditives est un véritable traumatisme pour ceux qui en ont malheureusement fait l’expérience.

Il est toujours très important de rechercher la cause de ces surdités dites brusques, afin de pouvoir mettre en route un traitement adéquat.

Dans une majorité des cas cependant, la médecine ne parvient pas à identifier l’origine exacte de ce symptôme si mal vécu.

« C’est une expérience vraiment très dérangeante, témoigne François, un sexagénaire genevois qui voilà plus d’une vingtaine d’années, a déclaré une surdité brusque. Vous êtes bien, vous vivez normalement, vaquez à vos occupations quotidiennes et d’un coup, plouf, en une seconde, vous prenez conscience que vous n’entendez plus d’une oreille ! »

La surdité brusque touche en général une seule oreille et peut se décliner en divers degrés de perte auditive, allant de la perte légère à la surdité totale, tout en concernant une partie ou la totalité des fréquences. Elle représente, pour reprendre l’expression du médecin ORL Raphaël Maire du CHUV (cf. interview ci-dessous), un mal « qui vous tombe dessus comme dans un ciel bleu », survenant sans prévenir, et pouvant toucher n’importe qui.

« Dans mon cas, ajoute François, j’ai quasiment perdu d’un coup la totalité des capacités auditives de mon oreille droite, et cela a été pour moi particulièrement traumatisant, car on se sent très vulnérable et très démuni devant le mal qui nous tombe dessus ! »

Chercher la cause

Relativement fréquent, ce symptôme traduit une surdité de perception qui s’installe en règle générale en moins de 24 heures, parfois en quelques minutes et qui peut être isolée ou accompagnée d’acouphènes, de vertiges, voire même dans de rares cas, de paralysie faciale.

Dès le premier interrogatoire du malade, le médecin s’attachera en priorité à tenter d’identifier la cause de cette surdité. Ainsi, il cherchera en premier lieu à vérifier l’existence d’une éventuelle piqûre de tique, insecte qui transmet la maladie de Lyme, mais aussi d’autres maladies infectieuses, comme la syphilis, le HIV, ou le zona de l’oreille. En outre, il arrive également que ces surdités soient attribuées à des traumatismes sonores ou crâniens.

Neurinome de l’acoustique

Dernière pathologie incriminée, le neurinome du nerf acoustique, le 8ème nerf crânien, est une tumeur bénigne qui serait responsable de 10 à 20 % des de pertes auditives d’installation brutale. « La suspicion d’un neurinome explique pourquoi il faut toujours pratiquer une IRM devant une surdité brusque, explique le Dr Raphaël Maire. D’une manière générale, toutes les causes identifiées doivent évidemment être soignées sans délai ».

Seulement voilà: dans une majorité des cas, et en dépit d’investigations très poussées, la médecine n’est pas en mesure de trouver la cause exacte de ce symptôme très angoissant, concluant alors à une surdité brusque dite « idiopathique ». En Suisse, on estime qu’ils sont aujourd’hui environ 5 à 20 sur 100’000 habitants, soit un bon millier de personnes à souffrir de ce mal.

« Pour moi, c’est ce qui a contribué à donner une intensité plus dramatique à cet épisode, se souvient François, encore sous le choc. D’un coup, non seulement vous n’entendez plus, mais vous êtes immédiatement embarqué par le milieu médical pour des investigations très poussées, qui n’aboutissent à rien ! »

Soupçons

Sauf que ce n’est pas parce que l’origine n’est pas décelable qu’elle n’existe pas, et plusieurs hypothèses sont aujourd’hui avancées pour expliquer sa survenue. La plupart des ORL subodorent ainsi un processus inflammatoire, liée à un virus ou à des phénomènes cellulaires de stress oxydatif. Dans d’autres cas enfin, on privilégie une piste vasculaire, comme un spasme de l’artère auditive, pour expliquer la survenue de l’affection.

D’ailleurs, les études des tissus, dites « histologiques », ont montré plusieurs modèles d’atteintes. Le plus souvent, ce sont les cellules ciliées de l’oreille interne qui sont altérées, mais il peut également s’agir de lésions du nerf auditif, soit même des deux, nerf et cellules ciliées. « Il n’y a pas de diagnostic histologique spécifique, précise le Dr Maire. Mais une chose est sûre: il y a bien des lésions ».
François a pour sa part été diagnostiqué comme souffrant d’une surdité brusque idiopathique, les investigations auxquelles il a été soumis n’ayant pas abouti à la découverte d’une pathologie avérée. Et comme tous ceux qui sont dans son cas, la médecine n’a actuellement pas de traitement spécifique à proposer.

En outre, il n’a, comme un bon tiers des malades, pas vu son état s’améliorer et il a définitivement perdu plus de 90% des capacités auditives de son oreille droite, incarnant l’aspect un peu déprimant d’une maladie dont on ignore encore les causes réelles, que l’on ne sait pas traiter, dont on ne maîtrise pas l’évolution et qui peut au final se traduire par une invalidité permanente.

Appareil auditif

Pour lui, comme pour bien d’autres, l’enjeu s’est situé ailleurs, dans la mise en place d’une prise en charge conduisant à l’utilisation d’un appareil auditif. « Sur le plan psychologique, cela n’a pas été très facile à accepter, conclut-il. Mais au bout d’une année de suivi audiologique, on s’est rendu compte que la perte était hélas irréversible. Malgré le fait que j’entendais encore très bien de l’oreille gauche, j’ai accepté l’appareil auditif. J’exerçais une activité professionnelle qui impliquait de nombreuses séances de travail, et je n’ai donc pas eu vraiment le choix ! »

Ch.A.

Comment soigner les surdités brusques ?

En matière de surdités brusques, l’enjeu pour les médecins est toujours de tenter d’identifier leur cause pour les soigner au plus vite. Dans les cas où celle-ci est décelée, les traitements spécifiques (médicaments, chirurgie éventuelle, etc.) sont aussitôt mis en place, afin de soigner l’infection ou la tumeur bénigne qui en est responsable.

Arsenal thérapeutique

Pour les victimes de surdité sans cause identifiable, il n’y a, en revanche, pas de traitement réellement utile. Il y a encore vingt ans, la médecine déployait tout un arsenal thérapeutique pour tenter de prendre en charge cette pathologie. Hospitalisation d’urgence pendant plusieurs jours, car on pensait que la précocité du traitement déterminait son succès, et mise en place de thérapeutiques résolues: corticoïdes, vasodilatateurs, oxygénothérapie, isolement sonore du patient etc., constituaient ainsi la panoplie des médications utilisées pour espérer endiguer l’évolution de la maladie.

Pas d’efficacité

Aujourd’hui, les grandes études d’analyses thérapeutiques n’ont pas démontré d’efficacité prouvée pour ces différents traitements, ni dans l’ampleur, ni dans la vitesse de l’éventuelle récupération des capacités auditives et l’abstention thérapeutique pourrait tout à fait se justifier sans préjudice pour ceux qui en souffrent. Dans la pratique cependant, et face à l’angoisse exprimée par la plupart des malades, nombre de médecins décident néanmoins de prescrire un traitement, le plus souvent à base de corticoïdes.

 

 

Dr Raphaël Maire: « à n’importe quel moment dans un ciel bleu »

Médecin spécialisé en oto-rhino-laryngologie au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne, le docteur Raphaël Maire fait le point sur le suivi et le traitement des surdités brusques.

Quelle démarche adoptez-vous lorsqu’un patient consulte pour une perte brutale de son acuité auditive ?

C’est clairement une situation qui peut être très angoissante pour celui qui la vit et qui doit consulter rapidement pour qu’un bon diagnostic soit posé. Pour le médecin, il est indispensable de bien questionner le malade et de pratiquer des investigations approfondies. L’objectif bien sûr, est d’identifier et de soigner au plus vite toute cause décelable de surdité brusque.

Que fait-on si l’on ne trouve pas de cause claire ?

Effectivement, dans une majorité des cas, nous n’identifions aucune cause. Mais les investigations préliminaires sont vraiment importantes pour exclure une infection ou une tumeur qu’il faut prendre en charge rapidement.

Y a-t-il un profil de patient susceptible de souffrir de surdité brusque ?

Non, cette affection est tout à fait imprévisible et il n’y a pas de facteur prédictif. N’importe qui peut être touché, et à n’importe quel âge de la vie, quels que soient le sexe, l’activité professionnelle, etc.

Quelle attitude peut-on adopter pour prévenir cette maladie ?

Malheureusement, il n’y a aucune prévention possible à l’heure actuelle. C’est vraiment une maladie qui peut vous tomber dessus à n’importe quel moment dans un ciel bleu !

Comment soigne-t-on les surdités dont on n’a pas réussi à identifier la cause ?

Jusqu’au début des années 90, on hospitalisait en urgence les patients pendant plusieurs jours et on administrait divers traitements, que l’on souhaitait le plus précoces possible. Aujourd’hui, l’attitude est très différente, puisque les études les plus récentes ont montré qu’aucun traitement ne s’avère réellement efficace.

Est-ce à dire qu’on ne peut rien faire ?

Sur le plan thérapeutique, effectivement il n’y a pas de traitement efficace à ce jour, et cela explique donc pourquoi les surdités dites idiopathiques ne sont plus considérées comme des urgences. Cela ne veut pas dire que l’on ne fait rien, et en l’absence de contre-indications comme le diabète ou l’hypertension artérielle, certains médecins prescrivent encore des corticoïdes à titre empirique. Enfin, il est bien entendu très important de procéder à un suivi audiologique minutieux des patients afin de surveiller l’évolution de la perte auditive.

Et comment, en règle générale, évolue cette maladie ?

Un tiers des malades récupère complètement, un autre tiers partiellement, et enfin pour un dernier tiers, la perte auditive sera définitive. Cette évolution dépend de la gravité de l’atteinte initiale – plus l’atteinte est légère meilleure sera la récupération -, mais aussi du moment de l’apparition de cette récupération: plus celle-ci est précoce et plus il y a de chances qu’elle soit complète.

Quelles perspectives de traitement la recherche médicale offre-t-elle aujourd’hui ?

L’oreille interne est un organe sensoriel très complexe… Peut-être l’avenir se jouera-t-il au niveau des régénérations cellulaires et tissulaires grâce aux cellules souches. Mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements…

Propos recueillis par Charaf Abdessemed