L’hyperacousie, quand entendre peut faire mal

Il arrive parfois que de simples bruits ordinaires de la vie quotidienne soient perçus avec une intensité anormale, alors même qu’ils ne posent aucun problème à notre entourage.

Cette sensibilité exacerbée à certains sons peut aller jusqu’à se traduire par une douleur, devenir très invalidante et considérablement gêner la vie quotidienne de ceux qui en souffrent.

Le cerveau humain est heureusement doté d’une incroyable capacité d’adaptation, qui permet souvent une évolution favorable de ce trouble de l’audition encore mal connu.

Certains entendent mal ou pas assez, d’autres entendent… trop, mais tout aussi mal. Cruelle ironie d’un symptôme étrange qui peut vraiment handicaper ceux qui l’éprouvent ! « Cela fait des années que j’en souffre. Et souffrir n’est pas un vain mot, parce que cela me fait littéralement mal ». A tous égards, le témoignage de Jean-Luc, énergique quinquagénaire lausannois, est édifiant, lui qui souffre d’hyperacousie, une pathologie relativement fréquente, mais encore bien mal connue.

« Je perçois certains sons de manière exacerbée, explique-t-il encore. Le bruit d’un robinet qui coule ou le simple froissement d’une feuille de papier m’agressent, parfois au point de susciter une vraie douleur au niveau des oreilles ! C’est très fatigant à vivre, et bien souvent, je n’ai qu’une envie: me boucher les oreilles, pour ne plus rien entendre et ne plus souffrir ! »

Au-delà de ce témoignage, somme toute extrême, car faisant état d’une authentique douleur, 5 à 10 % de la population en Suisse souffrirait de ce symptôme très invalidant, un pourcentage qui a clairement tendance à augmenter avec le vieillissement de la population et qui concerne hommes et femmes en égale proportion. Tour d’horizon, en sept questions, d’une pathologie étrange qui peut sérieusement empoisonner la vie de ceux qui en souffrent.

 

QUESTIONS IMPORTANTES

L’hyperacousie, c’est quoi ?

L’hyperacousie est un trouble auditif causé par une hypersensibilité exacerbée au bruit, plus particulièrement les sons de fréquence élevée. La personne qui en souffre fait preuve d’une perception erronée et subjective de l’intensité du bruit, perception qui peut même aller jusqu’à la douleur. En clair, on entend plus fort et plus agressant, un son que d’autres personnes perçoivent tout à fait normalement.

Des bruits tout à fait ordinaires deviennent ainsi très gênants, voire même insupportables pour ceux qui en sont atteints: un rire, le bruit de l’eau qui coule ou de certaines conversations, un aboiement, la sonnerie d’un téléphone, une fourchette qui tombe, le cliquetis d’une serrure, etc., peuvent ainsi, à l’instar de nombreux autres sons de la vie quotidienne, susciter un véritable inconfort chez les hyperacousiques, dont la vie peut parfois vite se transformer en cauchemar.

Ainsi, si pour une personne « normale », le seuil d’inconfort se situe aux alentours de 90 décibels, l’hyperacousique lui, pourra ressentir une gêne réelle pour des sons de 60, voire même 50 ou 40 décibels. Jean-Luc par exemple, éprouve de la douleur pour des sons de 40 décibels, alors que le seuil de douleur normal est à… 120 décibels. C’est dire si sa vie quotidienne est durablement altérée par cette maladie qui le fait souffrir depuis près d’une quinzaine d’années.

A quoi est due l’hyperacousie ?

Dans la très grande majorité des cas, l’hyperacousie est due à un traumatisme acoustique, qui demeure le facteur de risque le plus fréquent. C’est donc bel et bien l’exposition à des intensités sonores trop élevées, aiguës ou chroniques qui est à l’origine de l’hyperacousie. On peut ainsi devenir hyperacousique après un simple concert au cours duquel on a trop forcé sur la sono, après un tir de fusil, ou après toute agression sonore. Parfois, c’est l’exposition prolongée à des sons d’intensité relativement modérée qui est en cause, et il n’est pas rare que des ouvriers d’usine ou des musiciens professionnels en soient atteints.

Enfin, dans des cas plus rares, l’hyperacousie peut résulter d’un traumatisme crânien ou chirurgical, ou suite à la consommation de médicaments oto-toxiques, comme certains antibiotiques ou certaines substances utilisées dans des protocoles de chimiothérapies anti-cancéreuses.

Toutes ces « agressions » se traduisent par une altération de l’oreille interne, plus précisément des cellules ciliées neurosensorielles de la cochlée. Du coup, la connexion entre ces cellules ciliées et le nerf auditif est altérée et les fibres dénervées de celui-ci, peuvent ensuite envoyer des signaux erronés au cerveau.

Quel lien avec les acouphènes ?

Tous les patients souffrant d’acouphènes ne souffrent pas forcément d’hyperacousie, et tous les hyperacousiques ne rapportent pas forcément des acouphènes. Mais une corrélation entre les deux symptômes est incontestable, car 40% des hyperacousiques – une proportion considérable ! – déclarent également entendre des acouphènes. Les deux symptômes ont vraisemblablement les mêmes causes organiques, et pourraient ne représenter que des degrés différents de l’altération neurosensorielle de l’oreille interne décrite plus haut.

Comment poser le diagnostic d’hyperacousie ?

Aucun examen complémentaire ne permet de confirmer un diagnostic d’hyperacousie, établi en premier lieu sur la base du témoignage et de l’histoire du patient. Ce qui n’empêche pas l’ORL, devant toute suspicion d’hyperacousie, de procéder à des examens de routine, destinés surtout à éliminer d’autres pathologies.

« En règle générale, explique le docteur Nils Guinand, médecin ORL aux Hôpitaux Universitaires de Genève, on demande un audiogramme qui se révèle d’ailleurs tout à fait normal, même si un audiogramme normal ne veut pas forcément dire que le nerf auditif fonctionne tout à fait correctement. En réalité, c’est surtout quand l’hyperacousie se manifeste d’un seul côté qu’il faut impérativement pratiquer des examens complémentaires pour éliminer d’autres causes, comme des tumeurs notamment ».

Pourquoi l’hyperacousie prend-elle parfois de telles proportions ?

L’hyperacousie trouve son origine dans des microlésions réelles au niveau de l’oreille interne. Heureusement, notre cerveau est doté d’importantes capacités d’adaptation qui font que la plupart du temps, nous nous adaptons à ces symptômes, finissons par nous y habituer, et même par ne plus y prêter attention. En réalité, c’est lorsque nos capacités naturelles d’adaptation sont dépassées, mettant ainsi en danger notre bien-être, que le symptôme peut prendre des proportions gênantes et invalidantes. C’est le cas lorsque, par exemple, on souffre de dépression, de troubles du sommeil, d’un stress excessif, ou d’une quelconque autre maladie qui péjore durablement notre qualité de vie.

Comment peut évoluer le symptôme ?

En matière d’hyperacousie, toutes les évolutions sont possibles, et le symptôme peut aussi bien s’aggraver, se stabiliser, voire même disparaître, alors que le problème au niveau de l’oreille interne est vraisemblablement toujours là. « L’évolution est très variable et dépend de chacun, explique le Dr Nils Guinand. Et on se rend compte souvent qu’en améliorant le sommeil, ou le trouble dépressif, l’hyperacousie peut disparaître ».

A l’inverse, lorsqu’elle n’est pas prise en charge, l’hyperacousie peut également provoquer un isolement de la personne qui en souffre, qui se replie sur elle-même pour éviter les bruits qui l’agressent, ouvrant ainsi la voie à l’apparition d’une dépression ou d’autres troubles psychiques.

Peut-on prévenir l’hyperacousie ?

Toutes les traditionnelles mesures de protection de l’oreille et de la fonction auditive contribuent à empêcher l’apparition d’une hyperacousie. C’est donc la batterie habituelle de mesures de prévention qu’il faut appliquer, en évitant de s’exposer à des niveaux sonores trop élevés, en portant des tampons auriculaires de protection, et en évitant, autant que faire se peut, les traumatismes acoustiques.

 

 

« Adopter une attitude positive face au symptôme »

Comment soigner une pathologie telle que l’hyperacousie ? Pour Nils Guinand, médecin au service ORL et chirurgie cervico-faciale des Hôpitaux Universitaires de Genève, la meilleure démarche thérapeutique reste de créer des conditions propices à l’adaptation du cerveau.

Comment traite-t-on l’hyperacousie aujourd’hui ?

Aujourd’hui, nous n’avons hélas pas grand-chose pour traiter ce trouble. Aucun médicament, aucune intervention chirurgicale ne sont malheureusement susceptibles de régler le problème. En fait, le plus souvent, une partie du traitement est dans un premier temps d’écouter le patient, de lui donner des explications sur ce dont il souffre, et de le rassurer quant à son audition.

Et dans un second temps ?

Notre démarche est de repérer s’il y a un problème associé, comme par exemple une dépression ou des troubles du sommeil, qui peuvent freiner la capacité d’adaptation du patient à l’hyperacousie. Dans ces cas-là, on a volontiers recours à l’aide d’une psychologue spécialisée, dont l’apport est parfois décisif.

N’est-ce pas un peu démotivant ?

Non, quand on explique aux gens qu’il n’y a rien de grave, que leur audition n’est pas en danger, et que l’on soigne les troubles associés, on fait déjà beaucoup ! Le plus souvent, c’est vraiment le fait d’adopter une attitude positive par rapport au symptôme, de lâcher prise, qui permet d’améliorer durablement les choses. En revanche, la chose à ne pas faire, c’est de se focaliser sur son trouble. Et souvent, certains patients, en faisant le choix de traitements supplémentaires, comme les tablettes ou l’acupuncture, se concentrent encore plus sur leur problème et ce faisant, ne font que renforcer encore plus l’attention de leur cerveau sur l’hyperacousie. Sans l’avoir souhaité, ils entretiennent un cercle vicieux en quelque sorte !

Que peut-on faire en revanche si l’hyperacousie est douloureuse ?

Se protéger des sons gênants en ayant recours à des bouchons auditifs dans les oreilles peut beaucoup aider.

Enfin, la recherche esquisse-t-elle de nouvelles voies de traitement ?

Non, malheureusement, pour l’instant aucun nouveau traitement n’a réellement fait la preuve de son efficacité.

Propos recueillis par Charaf Abdessemed