L’OMS, une action mondiale contre la déficience auditive

  • Près de 80% des malentendants dans le monde proviennent des pays du Sud.
  • Les maladies infectieuses évitables en sont la principale cause.
  • Depuis son siège genevois, l’Organisation Mondiale de la Santé coordonne un programme international de lutte contre la surdité et la déficience auditive.

On ne le sait pas forcément. Près de 80 % des 360 millions de personnes qui souffrent de déficience auditive incapacitante dans le monde vivent dans des pays à revenus faibles et intermédiaires. Autant dire à mille lieues de nos préoccupations de pays riches, mais aussi à mille lieues des principales causes de surdité que l’on observe habituellement sous nos latitudes : vieillissement de la population, exposition à des bruits excessifs etc.

Non, pour la grande majorité des personnes malentendantes, l’origine de la perte auditive est attribuée à… des maladies infectieuses chez la mère ou chez l’enfant, ou à l’utilisation abusive de médicaments toxiques pour l’oreille. En clair, la plupart des pertes auditives que l’on rencontre à la surface de notre planète sont tout simplement… évitables. Encore faut-il bien sûr disposer des moyens techniques, des connaissances, des infrastructures et de l’expertise permettant une prévention efficace de la surdité.

Parent pauvre ?

C’est là qu’intervient l’Organisation Mondiale de la Santé, une agence spécialisée du système des Nations Unies dont le siège est ici, chez nous, à Genève, depuis sa fondation il y a près de septante ans, en avril 1948.

« Contrairement aux maladies transmissibles, très médiatisées comme la poliomyélite, le SIDA ou plus récemment Ebola et pour lesquelles l’OMS a consenti d’énormes efforts autant sur le plan humain que financier, les déficiences sensorielles, tout comme d’ailleurs les maladies mentales, sont un peu le parent pauvre de l’organisation, nous explique un fin connaisseur de l’institution. Bien entendu, cela ne veut pas dire pour autant que rien n’est fait ! » Car depuis de nombreuses années, l’OMS consacre tout de même tout un programme à la prévention de la cécité et de la surdité, dirigé par la doctoresse Shelly Chadha (lire interview ci-dessous).

Comme pour toutes les organisations internationales spécialisées, et ainsi que le stipule sa constitution, l’action de l’OMS se déploie par de multiples modalités, alliant expertise et assistance technique, mise à disposition d’experts, mise en réseau, recherches épidémiologiques, travail juridique par l’élaboration de conventions et de normes, le tout obligatoirement mené en étroite coordination avec ses états membres, soit directement depuis son siège genevois, soit depuis ses divers bureaux régionaux.

Prévention et appareillage

Et en termes de surdité, l’action de l’OMS se développe selon deux axes majeurs : réduire le nombre de cas de pertes auditives par le soutien aux démarches de prévention menées par les états, et favoriser une réhabilitation optimale de ceux pour qui la déficience auditive est déjà installée, la production actuelle de prothèses auditives couvrant à peine un dixième des besoins exprimés au niveau mondial.

« Une chose est sûre, conclut notre source. Au vu de l’explosion du nombre de cas de surdité et de déficience auditive, aussi bien au Sud qu’au Nord d’ailleurs, l’OMS devra inéluctablement renforcer les programmes d’action qu’elle mène. Même s’il y a de nombreuses autres priorités, ce n’est qu’une question de temps, et une prise de conscience semble se faire jour ».

 

 

 

«Mieux former les personnels de santé»

La doctoresse Shelly Chadha est la responsable du Département de prévention de la surdité au siège de l’OMS à Genève.

Quelle est la part la plus importante de votre travail, en tant que responsable du Département de prévention de la cécité et de la surdité?

L’objectif de notre programme de prévention de la surdité et de la perte auditive est pour l’essentiel centré sur l’aide technique et l’orientation que l’on fournit aux Etats Membres, en matière de développement, d’exécution et de surveillance de leurs stratégies en termes de santé auditive. Le programme vise aussi à promouvoir une conscience accrue des questions qui entourent la perte auditive et sa prévention.

Quel budget l’OMS consacre-t-elle à son programme de prévention de la perte auditive ?

A l’OMS, je suis actuellement la seule personne à travailler sur cette problématique. Financer des activités est très ardu pour un problème qui affecte 360 millions de personnes, un chiffre qui risque bien de s’accroître.

Plus concrètement, quelles actions prévoit ce programme ?

Il est essentiel d’intégrer des stratégies de prévention et de management de la perte auditive au sein des systèmes de santé des pays. Agir sur la prise de conscience de l’importance de l’audition et de l’impact de la perte auditive sur la société est primordial pour obtenir l’intérêt des décideurs politiques et autres acteurs impliqués. Changer la santé auditive à un niveau individuel se fait donc à travers une prise de conscience à l’échelle communautaire.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans la réalisation de ces objectifs ?

Il y a un manque global d’informations et de statistiques dans tout ce qui touche à la perte auditive, en particulier dans les pays en développement. On peut aussi évoquer le manque de conscience général en termes de prévention et d’impact potentiel de la perte auditive.

Comment l’OMS peut-elle améliorer la récolte des données épidémiologiques ?

Prendre en compte les limites en termes de formation des ressources humaines et des fonctionnaires de santé est un facteur clé. Aussi, l’OMS fournit-elle un support technique à ces pays pour les aider à former leur personnel de santé à la conduite d’études épidémiologiques et au développement et à l’exécution de plans dédiés à la santé auditive.

Un des problèmes les plus lancinants dans les pays en développement est l’accès des malentendants aux appareils auditifs. Que peut faire l’OMS dans ce domaine ?

L’OMS agit pour développer un programme pour la fourniture d’un éventail d’appareils et accessoires, incluant les appareils auditifs, dans les Etats-Membres. L’initiative GATE (Global Cooperation for Assistive Health Technology, Coopération mondiale pour les technologies de santé) a d’ailleurs été lancée dans ce but.

 

 

 

La prévention, un axe majeur

Partant du constat que la moitié au moins des cas de perte auditive pourraient être évitées, l’OMS aide ses Etats membres à élaborer des programmes visant à intégrer la prévention des troubles de l’audition dans le système de « soins de santé primaire » de chaque pays.

Définis en 1978 lors d’une conférence internationale à Alma Ata, les Soins de santé primaire sont, selon l’OMS, « des soins de santé essentiels rendus universellement accessibles aux individus et aux familles au sein de leur communauté par des moyens acceptables pour eux et à un coût que les communautés et le pays puissent assumer ». En clair, intégrer la prévention des troubles auditifs au sein des stratégies de soins de santé primaire revient à mettre celle-ci au premier plan de préoccupation des systèmes de santé nationaux.

Dans cette perspective, l’OMS :

  • Fournit un appui technique aux états afin qu’ils élaborent et mettent en œuvre des plans nationaux de soins de santé primaires de l’oreille et des troubles de l’audition.
  • Fournit des ressources techniques pour aider à former les agents de santé aux soins primaires de l’oreille. En 2006, l’OMS a ainsi publié tout un jeu de manuels didactiques de formation mis à la disposition des personnels de santé des pays en développement et proposant des méthodes simples et économiques afin de leur permettre d’œuvrer à réduire la survenue de cas de surdité et de problèmes auditifs.
  • Elabore et diffuse des recommandations pour lutter contre les grandes causes évitables de déficience auditive. (Prévention de la déficience auditive due à l’otite, induite par le bruit ou induite par les médicaments ototoxiques).
  • Met en réseau les différents centres de prévention de la surdité à l’échelle mondiale.
  • Réunit des données à l’échelle mondiale sur la surdité et la déficience auditive pour démontrer l’ampleur et le coût du problème et sensibiliser l’opinion publique à ce handicap. Ainsi, en 2014, l’organisation a pour la première fois, publié un rapport intitulé « Evaluation multi-pays des capacités de prise en charge des troubles de l’audition » véritable « repère » servant à « planifier les progrès à accomplir dans les années à venir » (lire encadré)

 

 

La prise en charge des déficients auditifs, parent pauvre…

« En matière de prise en charge du handicap auditif une fois celui-ci installé, l’action de l’OMS se montre incontestablement moins probante que pour tout le volet prévention, plutôt efficace, explique un expert de l’OMS qui a souhaité conserver l’anonymat. Et pour cause, comme souvent en matière de santé, les démarches de réhabilitation sont toujours beaucoup plus difficiles et plus coûteuses que la prévention. Et dans ce domaine plus que tout autre, l’OMS se heurte à l’inertie et/ou à la situation économique des Etats membres, ainsi qu’au poids des fabricants d’appareils auditifs, soucieux de défendre leurs marges. »

Ainsi, dans les pays en voie de développement, seul un malentendant appareillable sur 40 est équipé d’un appareil auditif. C’est dire la marge de progression possible, l’OMS souhaitant encourager l’élaboration de partenariats pour fournir des services et des prothèses auditives abordables, voire même de favoriser le transfert de technologie pour satisfaire la demande.

Enfin et toujours dans le cadre de la mise en place de soins de santé primaires efficients, l’OMS agit également en faveur de l’insertion sociale des malentendants, « dans le cadre de réseaux et de programmes de réadaptation à base communautaire ». En 2014, une publication intitulée « Promouvoir les soins de l’oreille et de l’audition par la réadaptation à base communautaire », est venue renforcer cette démarche en fournissant un appui technique sans précédent afin de renforcer l’accès universel aux soins pour les personnes souffrant de déficience auditive.

 

Un rapport édifiant

En 2014, le département « Maladies non transmissibles et santé mentale » de l’OMS publiait pour la première fois un rapport intitulé « Evaluation multi-pays des capacités de prise en charge des troubles de l’audition ». Pour la 1ère fois en effet, 76 Etats membres ont répondu à un questionnaire détaillé adressé en 2012 par l’OMS et portant sur les actions entreprises par chaque pays en termes de prévention et de guérison ou de prise en charge du trouble auditif. Malgré une dimension lacunaire – une bonne moitié des Etats de la planète n’a pas participé à l’enquête -, les résultats sont à plus d’un titre édifiants, laissant entrevoir l’ampleur de la tâche encore à accomplir. Premier constat : les données épidémiologiques sur la prévalence et les causes de la perte d’audition sont rares, quel que soit le niveau de revenu des pays considérés, y compris donc en Europe occidentale. Autre constat : on manque également d’informations sur les ressources humaines spécifiquement destinées à la prise en charge des troubles de l’audition, ainsi que sur les plans nationaux mis en œuvre dans ce domaine. En outre, il semble et ce n’est guère surprenant, que ces ressources humaines soient inégalement réparties dans le monde, étant pour l’essentiel, concentrées dans les pays à hauts revenus.

 

Des surdités bien souvent évitables

Selon l’OMS, une bonne moitié des cas de déficience auditive dans le monde sont évitables grâce à une stratégie de Soins de santé primaire. Et de préconiser les stratégies suivantes :

  • vacciner les enfants contre les maladies de l’enfance et vacciner les adolescentes et les jeunes femmes contre la rubéole.
  • Dépister et traiter la syphilis et autres infections chez la femme enceinte.
  • Améliorer les soins prénatals et périnatals en promouvant les accouchements sans risques.
  • Adresser les nouveau-nés à risques (cas de surdité familiale, faible poids de naissance, jaunisse, méningite etc.) à des services compétents pour évaluation et prise en charge.
  • Eviter la consommation de médicaments oto-toxiques sauf sur prescription d’un agent qualifié.
  • Réduire l’exposition personnelle et récréative au bruit excessif par une sensibilisation appropriée et par la mise à disposition de dispositifs de protection individuelle.

 

Troubles auditifs

Plus d’un milliard de jeunes menacés
Selon des données recueillies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et publiées en février dernier, environ 50% des jeunes entre 12 et 35 ans originaires des pays à haut et moyen revenus, soit plus d’un milliard de personnes, sont exposés à des niveaux sonores trop élevés. A l’occasion de la Journée mondiale de l’audition qui a été célébrée le 3 mars, l’OMS a recommandé des mesures préventives simples pour éviter que des activités de divertissement nuisent à la santé. Les adolescents doivent réduire le volume de leurs appareils musicaux et smartphones, ne pas les utiliser plus d’une heure par jour, mettre des bouchons dans les oreilles dans les locaux bruyants et faire des pauses. Ils doivent aussi surveiller leur ouïe et faire des contrôles réguliers. Les gouvernements de leur côté ont le devoir d’imposer des réglementations strictes sur le bruit dans les lieux publics, tandis que les patrons de boîtes de nuit et de bars doivent baisser le volume de la musique pour le rendre supportable.