Malentendants au travail: Parcours de Pros !

Ils sont huit. Huit malentendantes et malentendants qui ont accepté de témoigner pour nous révéler les secrets de leur parcours professionnel. Car en effet, on peut être malentendant, souffrir d’une déficience auditive parfois profonde, et réussir à devenir psychologue, enseignant, comédienne, notaire, médecin, ingénieur, etc. Des professions déjà exigeantes pour le commun des mortels, mais qui, pour un malentendant, relèvent souvent de l’exploit. Et pourtant ! A force de travail, de soutien et de sacrifices, ces hommes et ces femmes ont réussi l’impossible : s’imposer dans le métier de leur choix. Le mérite de leurs témoignages ? Montrer à tous que malgré les difficultés, le rêve est toujours à portée de main.

 

Eva Hammar, biologiste

« Enthousiasme et bonne humeur »

Biologiste et coordinatrice pour la « Consultation génomique » aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), Eva Hammar a développé de subtiles stratégies pour exercer son métier. D’abord la transparence, car elle n’hésite pas à expliquer son handicap à ses collègues, mais aussi l’humour et bien sûr la lecture labiale. Du coup, elle rencontre très peu de difficultés dans l’exercice de sa profession, vraisemblablement en raison de la plus grande ouverture que l’on rencontre tant à l’université que dans le milieu hospitalier, plus ouverts à la différence.

Pourtant rien n’a été facile pour cette biologiste de 43 ans, sourde profonde de l’oreille droite et sourde sévère de l’oreille gauche depuis sa naissance. Ne comprenant qu’une partie de l’enseignement qui lui était prodigué tant au collège qu’à l’université, elle s’est employée à surmonter ses difficultés en lisant nombre de documents et ouvrages pour rattraper son retard, mais aussi en photocopiant les notes de ses camarades de classe. « J’ai décidé de faire des études de biochimie en partie parce que je pensais que ma surdité poserait peu de problèmes pour exercer ce métier », explique-t-elle. « Mais je m’étais trompée, car quand on travaille dans la recherche scientifique, il faut énormément communiquer et échanger avec ses pairs, participer à des congrès, etc… Heureusement, entre temps, j’avais appris à vivre avec ma surdité ! »

Pour elle, aucune profession ne devrait être interdite à un malentendant, quelle que soit sa perte auditive. « Il faut faire attention aux idées préconçues, et parfois une personne sourde ou malentendante peut très bien réussir dans une profession que l’on imagine hors d’accès pour une personne déficiente auditive. Je pense par exemple à Evelyn Glennie, une femme sourde anglaise qui a fait une très belle carrière en tant que musicienne professionnelle. » Et de conclure : « Il faut choisir une profession qui nous plaise car la motivation permet de surmonter les barrières sans trop de difficultés. Ensuite, il faut bien sûr beaucoup travailler, avec enthousiasme et bonne humeur, et ne pas hésiter à demander un soutien de la part des collègues, de son supérieur ou de l’AI, pour avoir un interprète en langue des signes ou un preneur de notes».

 

 

Isabelle Fruchart, comédienne

« Devenez cosmonaute ! »

« Si vous avez envie de devenir cosmonaute, devenez cosmonaute ! » C’est en ces termes qu’Isabelle Fruchart, comédienne parisienne, auteure de la pièce « Journal de ma nouvelle oreille » et oratrice du dernier congrès de forom écoute (lire en page 6), résume sa vision des choses. Pour elle, aucun métier ne doit être interdit aux malentendants, dès lors qu’on en a vraiment envie, et bien sûr qu’on s’est donné les moyens d’y arriver.

Dans son parcours, une seule certitude : elle a été artiste dans l’âme, avant même de devenir malentendante. Enfant, Isabelle Fruchart fait déjà du théâtre, de la danse, du chant. Une vocation et une inspiration artistiques venues de très loin et qui la poussent à faire sa première mise en scène, quand elle n’a que… 8 ans.

A l’âge de 14 ans, elle contracte une méchante sinusite, avec pour résultat une perte auditive de 70% au niveau de chaque oreille, particulièrement marquée pour les sons aigus. Durant de longues années, sa perte auditive passe… inaperçue, et ce n’est qu’à l’âge de 26 ans, qu’elle est enfin diagnostiquée. Il lui faudra encore attendre 11 années supplémentaires pour être enfin appareillée. Elle est âgée de 37 ans, et a déjà une longue carrière de comédienne derrière elle. Car, en parallèle de ce parcours « médical », l’artiste vit et travaille. Elle danse, chante, fait du théâtre et continue à écrire, en s’adaptant au prix d’un effort parfois considérable.

Sa pièce « Journal de ma nouvelle oreille », relate non seulement le long parcours qui l’a conduite à accepter sa malaudition, mais raconte également à grand renfort d’humour la manière dont elle s’était adaptée à son handicap.

 

 

 

Bernard Gachet, enseignant

« Mes élèves jouaient le jeu»


On peut être malentendant et transmettre son savoir. Aujourd’hui à la retraite, Bernard Gachet a été ébéniste-enseignant au Centre de formation professionnelle de la construction (CFPC) du Département de l’Instruction Publique genevois. Pour réussir cette performance, les ingrédients ont, comme toujours, été travail, persévérance et ingéniosité.
« L’enseignement demande de bonnes compétences relationnelles et un minimum d’audition est quand même nécessaire. Bien sûr, j’ai rencontré des difficultés de communication, entre autres avec les élèves », raconte celui qui a commencé à perdre ses capacités auditives dès l’âge de 7 ans. « Il fallait toujours être sur le qui-vive pour ne rater aucune information ou aucune question. Heureusement, humour et confiance sont très importants. Mes collègues et mes élèves ont toujours joué le jeu, les élèves par exemple faisaient un signe avant de parler afin de capter mon attention. La lecture labiale m’a en outre énormément aidé ! »
Evidemment, tout n’a pas été rose pour autant. Les études n’ont pas été faciles, en raison des difficultés pour comprendre les consignes, notamment en français et en langue étrangère. Heureusement, un travail acharné, « plus que les autres », l’appui logopédique, l’appareillage de ses deux oreilles en 1987, et l’apprentissage de la lecture labiale lui ont permis d’en venir à bout. « En outre, dans mes activités d’enseignant, j’ai dû renoncer à l’atelier machines pour cause de niveau sonore trop élevé », ajoute Bernard Gachet. « La sécurité en particulier était à gérer avec une attention particulière ».

 

Carine Schwarz Blatt, médecin-gynécologue
« Mes parents ont joué un rôle important»


Âgée de  51 ans, Carine Schwarz Blatt est médecin-gynécologue, installée en privé dans son propre cabinet à Genève. Cette malentendante de naissance, avec une perte auditive de 75% a, aussi loin qu’elle se souvienne, toujours souhaité devenir médecin.
Plusieurs facteurs ont contribué à expliquer sa réussite professionnelle. «Mes parents ont joué un rôle important », explique-t-elle. « Grâce à eux, le diagnostic de mon handicap a été précoce, et ils ont tout mis en place pour que je puisse m’adapter à mon environnement. Ensuite, j’ai eu la chance d’être aidée par une logopédiste compétente, ainsi que par quelques camarades au collège. Enfin, l’autre élément essentiel est la lecture labiale qui est vraiment devenue une sorte de 6ème sens.», ceci d’autant plus que les appareils acoustiques ont été longtemps très inconfortables, difficile à porter.    
En dépit des réticences exprimée par la faculté en raison de son handicap, elle fera sa formation et travaille essentiellement seule, sauf pour ses examens de fin d’études où elle travaille en équipe, période dont elle garde un bon souvenir. Grâce à sa volonté et son travail, elle obtient son diplôme de médecin.

Pour elle, il ne faut s’interdire aucun métier, à condition de prendre en considération les possibilités d’adaptation par rapport à la malentendance, et de ne pas hésiter, si c’est possible, à se faire aider pour atteindre son objectif professionnel.
« Aujourd’hui, ajoute-t-elle, je rencontre relativement peu de problèmes dans l’exercice de mon métier. Appareillée (la technologie s ’est considérablement améliorée) et travaillant en cabinet, l’entretien avec les patients est organisé pour que je puisse les entendre. En outre, si je rencontre des difficultés, je n’hésite pas à les informer de ma malentendance».

 

Sébastien Lefondeur, ingénieur

« Je prépare l’avenir»

Il est ingénieur, mais un peu par défaut. A l’âge de 21 ans, Sébastien Lefondeur a en effet dû renoncer à une carrière de sapeur-pompier professionnel en France, suite à des audiométries « pas si catastrophiques, mais pas adaptées à ce métier ». Des performances auditives moyennes qui ne l’ont heureusement pas empêché d’entamer et de mener à bien des études d’ingénieur. Aujourd’hui âgé de 35 ans, ce jeune père de famille est « Ingénieur projet en hydromécanique », dans une société veveysane. Depuis quelques années, sa malaudition est devenue handicapante (30 et 50% de perte) et il s’est appareillé il y a 4 ans environ. Ce qui ne l’empêche pas d’envisager l’avenir avec une certaine inquiétude : « Mon travail actuel a été « décroché » peu avant la nécessité de m’appareiller », raconte-t-il. « J’appréhende ma prochaine recherche d’emploi. Mon handicap me freine dans mes projets de carrière et d’évolution interne dans la société qui m’emploie actuellement ».

Il faut dire que l’exercice de son métier n’est plus une sinécure : réunions et conversations téléphoniques difficiles, sentiment d’exclusion au sein de l’équipe dans laquelle il travaille et crainte de commettre des erreurs sont désormais son quotidien. « L’omission d’un détail ou d’une remarque technique peut facilement être fatale à des projets de réalisation, de construction, de fabrication ou de réhabilitation industrielle. Le jour où cela m’arrivera sera le début de la fin pour moi dans ce domaine ». Ce qui ne l’empêche pas d’affûter ses armes pour mieux négocier les échéances à venir, en entamant par exemple des cours de lecture labiale.

 

 

Pierre Badoux, notaire

« S’investir plus que les autres »

Âgé de 49 ans, Pierre Badoux est notaire, « une profession exigeante mais humainement passionnante qui moyennant quelques efforts se passe très bien ». Malentendant depuis la naissance, avec 100 % de perte auditive d’un côté et 50% de l’autre, ce père de famille, installé au Sentier et par ailleurs président de l’Amicale des malentendants de la Vallée de Joux, a très tôt souhaité exercer un métier « de contact qui se passait face à face ». Seulement voilà. Pour arriver jusque-là, beaucoup d’efforts ont été consentis : recours à la lecture labiale, pratiquée de manière « innée », appareillage bien sûr, mais aussi investissement massif dans des cours. Car on l’imagine sans peine, la recette de cette réussite n’est pas un secret : « pour réussir dans la profession de son choix, le malentendant doit s’investir plus que les autres pour être en meilleure position lorsque l’audition pose un problème ».

Fort heureusement, l’exercice de son métier se déroule aujourd’hui de manière très harmonieuse : « C’est un métier parfait. Seules les discussions de groupe, comme par exemple lors d’un repas peuvent poser problème. Pour le reste, je privilégie systématiquement le face-à-face, et tout se passe bien ».

 

 

Anoucha Betti, (future) enseignante en lecture labiale

« Avoir une conviction et foncer »

Assistante médicale, conseillère en  conseillère en personnel médical et gestion du personnel dans les ressources humaines, mère au foyer et bientôt enseignante en lecture labiale. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le parcours d’Anoucha Betti a été plutôt… riche et varié. Cette malentendante de 38 ans, appareillée depuis l’âge de 3 ans, se destinait au départ à devenir logopédiste. Seulement voilà, un problème de santé en première année d’université, l’a obligée à changer de projet et s’orienter vers une formation d’assistante médicale, métier qu’elle a pratiqué durant 7 ans. Après avoir exercé ensuite deux ans dans une agence de placement, elle se tourne vers les ressources humaines, avant d’interrompre ses activités professionnelles pour se consacrer à ses enfants.
La clé de sa réussite : assumer totalement ses problèmes d’audition. « Le fait que je montre bien que ce handicap ne m’handicape pas incline les gens à me considérer comme « normale ». J’ai toutes mes capacités motrices et intellectuelles et ne suis ni stupide ni lente. » Ainsi très tôt, ses parents ont souhaité lui faire suivre une scolarité dans une école publique. Et à chaque changement de « maîtresse », son problème était clairement exposé de sorte que l’enseignante puisse agir en conséquence.
Depuis le mois de janvier dernier, Anoucha suit la formation d’enseignante en lecture labiale organisée par forom écoute en partenariat avec l’Association Romande des Enseignantes en Lecture Labiale (ARELL) et l’Ecole d’études sociales et pédagogiques (EESP) de Lausanne (lire notre article en page 8). « De par mon parcours, je pense comprendre les gens qui vivent avec ce handicap et espère leur apporter un peu de légèreté », soutient-elle. « Mais il est clair que je vais devoir travailler plus que les autres étudiantes pour y arriver, et qu’ensuite je devrais me concentrer plus que les autres pour exercer mon métier. »
Et de conseiller : « Tant qu’on a une conviction et qu’on sent qu’on pourrait s’y épanouir, il faut foncer. La première étape est de trouver une profession qui nous intéresse. Ensuite, il faut évaluer si elle est compatible avec notre handicap et ça, il n’y a que nous-même pour le savoir. Personnellement, je ne me serais jamais lancée comme infirmière aux Urgences : imaginez qu’on me demande d’injecter tel produit et je l’entends mal et j’injecte autre chose ! »

 

 

Solène Perruchoud, (future) psychologue

« Ma surdité a été une source de motivation »

« Mes parents m’ont toujours dit de ne pas me tirer une balle dans le pied avant d’avoir essayé de suivre mes envies. Ce n’est pas parce que l’on a un handicap qu’on ne peut pas s’empêcher de tenter des choses et d’avoir une vie rêvée. Tout est possible, il suffit juste d’y croire! » Bien connue des lecteurs du magazine aux écoutes, Solène Perruchoud achève, à 24 ans, son bachelor en psychologie à l’Université de Fribourg, tout en travaillant en parallèle de ses études, à la Télécabine de Vercorin et à l’Ecole Suisse de Ski. Dans le choix de cette profession, la surdité (de sévère à profonde tout de même !), n’est pas directement entrée en ligne de compte.
« Etre psychologue est plutôt pour moi un moyen de pouvoir donner ce que j’ai reçu et de pouvoir aider les autres à surmonter leurs peurs, souffrances, difficultés car on est capable de le faire, tous à des niveaux différents. Ma surdité a surtout joué comme source de motivation, pour se surpasser. »

A l’instar des autres parcours exposés dans ce dossier, sa réussite tient à une subtile alchimie entre travail, recours à des moyens pour surmonter le handicap et… transparence. Grâce au LPC et au micro qu’elle donnait à ses profs, Solène a ainsi réussi à surmonter les difficultés liées à son handicap auditif. « A l’Université, je n’ai plus eu recours qu’au micro tout en comptant aussi sur les notes de mes amis pour compléter les trous éventuels. Et surtout, le soutien et la compréhension du cadre de l’université, professeurs, décanat… à qui j’ai expliqué ma situation ».

Et de conclure : « Les principales difficultés que j’ai sont plus de l’ordre de l’oubli. Les gens oublient très vite que je suis malentendante et ils ont vite tendance à parler comme s’ils parlaient à un entendant. Du coup, je leur rappelle qu’ils doivent faire attention à bien parler en face de moi et le tour est réglé ».

 

 

Valérie Adatte, assistante socio-éducative et… clown

« bhjUVBKJJINL gylbhb knjk bqqéiu ! »

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne fait jamais les choses comme les autres. Agée de 45 ans, Valérie Adatte est malentendante depuis qu’elle a 18 ans, suite à une otosclérose dégénérative (80% de perte auditive d’une oreille et 20% de l’autre). Celle qui travaille aujourd’hui comme assistante socio-éducative au Foyer des Castors à Porrentruy, une institution pour personnes en situation de handicap physique et mental, a une seconde profession plutôt originale : clown relationnelle, une vocation grâce à laquelle elle apporte un peu de rire et de gaieté à ceux qui en ont besoin.

« L’enjeu c’est de transformer son handicap en force », explique-t-elle. « On développe les autres sens et nous sommes plus sensibles à certaines choses. Il faut toujours croire en soi et se rappeler que rien n’est impossible! »

Pourtant, tout n’est pas toujours facile dans son travail d’assistante socio-éducative. Certains résidents du foyer parlent très bas ou n’articulent pas beaucoup et les collègues oublient facilement qu’elle ne comprend pas ce qu’ils disent s’ils sont éloignés ou lui tournent le dos.

Heureusement, Valérie est toujours prête à dégainer son arme fétiche : l’humour. « Je leur rappelle que je n’entends pas bien, par exemple en leur répétant ce que j’ai compris, c’est à dire: « bhjUVBKJJINL gylbhb knjk bqqéiu » ! En outre, du fait que je suis très gestuelle et expressive autant avec mon visage qu’avec mon corps, une certaine complicité et facilité de communication s’installe avec les résidents. Je me sens bien dans le milieu du handicap et je me donne tous les moyens pour vivre normalement et faire tout ce dont j’ai envie, professionnellement ou personnellement. »