Pompéi, une tragédie pour l’éternité

Classé au Patrimoine mondial de l’humanité depuis 1997, le site de Pompéi, enseveli suite à une éruption du Vésuve en 79 après JC, est un incroyable musée à ciel ouvert. Près de 2 millions et demi de visiteurs, dont votre serviteur en février dernier, s’y pressent chaque année. Des allées romaines, des villas patriciennes, des fresques sublimes, d’émouvantes statuettes… Le lieu, qui tente désespérément de survivre aux outrages du temps, est une magique invitation au voyage.

En quelques heures, c’est toute une cité qui s’est figée, comme tétanisée. Car personne n’avait vu la catastrophe arriver. Pour tous les habitants de Pompéi, le vieux Vésuve n’était qu’une montagne inoffensive. De celles qui vous tiennent compagnie durant toute une vie, mais que l’on remarque à peine. Aussi, quand la terre a commencé à trembler en cette journée du 24 août 79 après JC, personne n’y prêta vraiment attention. Ce n’était qu’un tremblement de terre. Un de plus, à l’instar de celui qui, quelque 15 ans plus tôt, avait passablement dévasté la ville antique, mais sans l’anéantir. Sauf que, inactif depuis près de 1500 ans, le Vésuve avait cette fois décidé de se réveiller. Et pour de bon, crachant ses flammes, sa lave et ses cendres à des kilomètres à la ronde.

Quinze minutes après le réveil du volcan, un incroyable panache de cendres s’élève à plus de 15 kilomètres d’altitude. C’est une éruption volcanique majeure et pourtant personne ne s’en rend compte. Tout le monde vaque à ses occupations et pas question bien sûr d’évacuer Pompéi, alors même qu’en début d’après-midi, la ville s’enfonce dans l’obscurité. Et lorsque les habitants prennent conscience de l’ampleur de la catastrophe, il est trop tard. Alors que le Vésuve crache des milliards de tonnes de pierres ponces, de roches et de cendres, la riche cité romaine de Pompéi disparaît en quelques heures, ensevelie sous plus de 6 mètres de pluie de cendres volcaniques.

Pline le Jeune

Un seul témoin rapportera la catastrophe, dans une description tellement surréaliste de l’enfer qui advint, que pendant des siècles personne ne le croira. « On entendait les gémissements des femmes, les vagissements des bébés, les cris des hommes, écrivit ainsi le célèbre Pline le jeune. Les uns cherchaient de la voix leur père et leur mère, les autres leurs enfants, les autres leurs femmes, tâchaient de les reconnaître à la voix. Certains déploraient leur malheur à eux, d’autres celui des leurs. Il y en avait qui, par frayeur de la mort, appelaient la mort. »

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Pompéi tomba alors dans l’oubli. Elle ne fut redécouverte que 1600 ans plus tard, au 18ème siècle, de manière fortuite, lorsque des paysans, en  poussant leur charrue, sortent de terre des vestiges antiques. Ceux-ci suscitent la curiosité du prince d’Elbeuf, un noble de la cour des Habsbourg qui dirige alors en 1710 une campagne de fouilles. Le site s’avère être celui d’Herculanum, une autre cité très proche de Pompéi et également détruite par l’éruption volcanique.

Les archéologues se mettent aussitôt au travail et sortent de terre, à Herculanum puis à Pompéi, des  traces presque intactes de la vie quotidienne des riches Romains, faisant de Pompéi le premier et le plus  grand de tous les chantiers archéologiques.

Emotion

Car ce qui rend le site exceptionnel, et votre serviteur en a fait l’expérience récemment au cours d’un voyage dans le sud de l’Italie, c’est l’exceptionnelle préservation du lieu. L’espace d’un magique instant, le visiteur est transporté dans le passé, tandis que la vie quotidienne des Romains reprend vie sous ses pas, comme si les 2000 ans qui nous séparent de la catastrophe n’avaient été qu’une parenthèse. Ici, la rue qui mène au lupanar, là les thermes très prisés des habitants, ailleurs, les belles maisons romaines, sur lesquelles débouchent de larges allées romaines qui ont conservé une fière allure. Partout le temps a suspendu son vol, et le splendide amphithéâtre encore largement conservé, reste le témoin d’une vie intense.

Autre grand moment d’émotion, la découverte de moulages saisissants des habitants de Pompéi figés dans l’attitude où la mort les a surpris. En effet, les meubles et les corps ensevelis sous les cendres chaudes ont laissé la place à des cavités vides en se décomposant, et l’archéologue italien Giuseppe Fiorelli a l’idée d’injecter du plâtre dans ces cavités de façon à restituer la forme des disparus, les rendant ainsi à l’éternité.

Usure du temps

L’éternité ? Hélas, rien n’est moins sûr. Car l’entretien du site de Pompéi, d’une exceptionnelle qualité archéologique, dépasse les capacités financières de l’Italie, de surcroît en pleine crise économique. Pompéi s’étend sur plus de 69 hectares et seuls 45 ont été systématiquement fouillés à ce jour, tandis que les faibles ressources existantes servent à tenter de maintenir ce qui a déjà été mis au jour. Et ce ne sont pas les 15 francs que coûte l’entrée qui vont permettre d’entretenir cet incroyable témoignage du passé.

Car à peine ressuscitée, Pompéi se meurt. Les murailles sont prises d’assaut par une herbe triomphante et s’effritent peu à peu, les fresques jadis hautes en couleurs perdent de leur éclat, les toitures s’effondrent, les sols s’affaissent, les jardins s’effacent…  Le temps, l’afflux des touristes, le manque d’entretien, et même la mafia qui a su détourner certains fonds d’entretien, ont malheureusement fait sentir leurs effets délétères, et la guerre contre l’usure du site risque bien d’être irrémédiablement perdue.

Heureusement, en 2013, l’Union européenne a pris la décision de financer à hauteur de 40% le Grand Projet Pompéi (GPP), un gigantesque plan de restauration d’un montant de 130 millions de francs. Un ambitieux projet qui vise à consolider les structures de l’édifice, à drainer les eaux souterraines, et à s’attaquer aux causes réelles de la dégradation. Le tout, sous étroite surveillance, afin d’empêcher les inévitables tentatives de détournement de fonds. Car si, en l’ensevelissant sous les cendres, le Vésuve a préservé Pompéi pour l’éternité, les hommes, en la sortant de son long sommeil souterrain, l’ont malheureusement livrée à l’appétit de leurs semblables.

ChA