Soins des oreilles : Laisser faire le bon sens

Alors que le nombre de personnes souffrant de troubles de l’audition est sans cesse croissant, la question du soin porté à nos oreilles se pose avec beaucoup d’acuité. Organe résistant et protégé par sa localisation dans la boîte crânienne, notre oreille nécessite peu de soins et beaucoup de bon sens. Si en matière d’hygiène, l’abstention est à conseiller, de nombreux progrès restent à faire en termes de prévention de la fonction auditive.

Les chiffres sont sans appel. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, près de 300 millions de personnes dans le monde souffrent d’une perte auditive modérée ou sévère des deux oreilles. En Suisse, environ 13% de la population, soit près d’un million de personnes – un habitant sur 7 ! -, est malentendante. Et les tendances ne sont guère encourageantes, puisque les spécialistes estiment que la prévalence de la déficience auditive va augmenter de manière significative au cours des années qui viennent, au point que d’aucuns n’hésitent même plus à évoquer le spectre d’une véritable épidémie mondiale.

De fait, la question de la prévention de nos capacités auditives et le soin que l’on doit porter à nos oreilles, organes réceptacles de la fonction auditive, se pose plus que jamais. Comment en effet veiller à ce que nos oreilles conservent un fonctionnement optimal le plus longtemps possible ? Quels sont les gestes et autres comportements à éviter pour que nos fonctions auditives demeurent préservées jusqu’à un âge avancé ? Quelles mesures devons-nous adopter pour mettre un terme à cette alarmante épidémie que les spécialistes de l’audition nous annoncent et dont les jeunes seront les premières victimes ?

Organe résistant

Paradoxalement, notre oreille est un des organes les plus résistants de notre corps. « C’est un organe solide qui vieillit très bien, note le docteur Albert Mudry spécialiste ORL installé à Lausanne depuis de nombreuses années. L’oreille est naturellement protégée par le fait d’être située à 2,5 cm en profondeur à l’intérieur de la cavité crânienne. Il suffit de se contenter de profiter de cette protection naturelle et ne pas aller contre. »

Petit organe ressemblant à un labyrinthe, l’oreille est en effet en partie cachée dans la tête. Composée de trois parties, l’oreille externe, l’oreille moyenne et l’oreille interne, elle se situe en grande partie dans l’os temporal, plus précisément dans sa partie inférieure la plus dure, appelée le rocher qui lui confère une protection « mécanique » de premier ordre. Résultat: « le meilleur moyen de prendre soin de ses oreilles, c’est d’avoir un minimum de bon sens, et de ne pas s’en occuper ! » résume avec bonhomie le Dr Mudry, qui ajoute: « il faut les laisser vivre, arrêter de les tripoter et les protéger lorsqu’on se trouve dans des endroits bruyants. Cela suffit amplement ! »

Pour lapidaire qu’elle soit, cette déclaration résume le consensus adopté par les spécialistes ORL, tant en matière de soin des oreilles, c’est l’interventionnisme intempestif des patients qui, le plus souvent, pose problème.

 

Hygiène des oreilles: « Don’t touch ! »

« Trop d’hygiène nuit à la santé ». S’il est un domaine où cette maxime s’applique à souhait, c’est bien celui du nettoyage de nos oreilles. « Nous avons vraiment tout faux en matière de nettoyage des oreilles, déplore le Dr Albert Mudry. Le mot d’ordre doit être simple: don’t touch ! Notre éducation nous a conditionnés à vouloir que nos oreilles soient très propres. Du coup de nombreuses personnes ont recours aux bougies auriculaires, ou aux cotons-tiges, et c’est vraiment une aberration totale ! »

Organe complexe, notre oreille dispose de son propre système de nettoyage. Notre conduit auditif externe est ainsi pourvu de glandes qui produisent la cire, le fameux cérumen, et de poils dont le rôle est d’amener mécaniquement cette cire vers l’extérieur. Résultat: la cire, dont le rôle est de protéger l’entrée de nos oreilles, est spontanément éliminée, et la meilleure chose à faire est justement… de ne rien faire. Car toute manœuvre intempestive vient enrayer ce processus naturel et favoriser la formation de bouchons de cire.

Auto-nettoyage

« Le coton-tige est le meilleur ami de l’ORL, il faut le bannir, sauf si on se contente de l’utiliser à l’extérieur de l’oreille, avertit le Dr Mudry. Arrondie, l’extrémité du coton-tige tend à enfoncer la cire au fond du conduit auditif, vers une zone dépourvue de poils, et donc sans capacité d’auto-nettoyage, d’où la constitution d’un bouchon de cire ! »

Autre comportement à éviter: le recours à l’eau pour se nettoyer l’intérieur des oreilles. « Cela ne sert à rien, tranche notre spécialiste lausannois. Même si ce n’est pas l’eau en tant que telle qui pose souci, elle produit un effet de macération propice aux infections en raison d’une modification du milieu naturel de l’organe ».

En cas d’intrusion d’eau à l’intérieur de l’oreille, la meilleure démarche est donc de sécher l’organe à l’aide d’un foehn. « Dès qu’on remarque que l’eau dérange, il faut la sécher », conclut Albert Mudry.

 

Prévention de l’audition: Ne pas dépasser les valeurs limites

Deuxième axe important en matière de protection des oreilles, la préservation de nos capacités auditives. La prévention contre les agressions par le bruit est la meilleure méthode pour diminuer les risques de traumatismes acoustiques, qu’ils soient aigus ou chroniques. Une prévention qui s’exerce à deux niveaux: au niveau individuel par la protection des oreilles, et au niveau de la source sonore. Plusieurs éléments doivent être pris en compte, la bande de fréquence des sons auxquels on est soumis, leur caractère continu ou impulsif, ainsi que la régularité de l’exposition. Ceci sans compter une susceptibilité individuelle qui varie en fonction de chacun d’entre nous.

Valeurs limites

« Au début d’une exposition à un bruit intense, explique le Dr Mudry sur son site internet, l’oreille va réagir en se protégeant par le réflexe stapédien qui, par la traction d’un muscle, va diminuer la force de l’onde sonore au niveau de l’étrier. L’oreille interne sera donc moins fortement stimulée. Ensuite, l’oreille va manifester une fatigue auditive, c’est-à-dire une diminution passagère et réversible de l’audition. Finalement, on va atteindre un stade non réversible de surdité. Selon l’OMS, le bruit peut entraîner une diminution de l’audition lorsque son intensité atteint 75 décibels et que le temps d’exposition est supérieur à huit heures. En Suisse, on parle de bruit dangereux lorsque l’intensité sonore est supérieure à 87 décibels pendant plus de huit heures. Plus l’intensité sonore augmente au-dessus de ce seuil, plus le temps d’exposition toléré sera court ».

Alors que ces valeurs limites d’exposition sont désormais bien connues, largement vulgarisées par les institutions de santé publique et les organisations de sourds et malentendants, se pose un constat paradoxal: les malentendants sont de plus en plus nombreux, et aujourd’hui en Suisse, 30% des jeunes de moins de 20 ans présentent déjà des problèmes auditifs.

Danger des limites

« C’est le danger auquel nous sommes confrontés dans notre société, déplore le docteur Mudry. Les limites sont connues, mais du coup tout se fait à la limite des normes admises. C’est particulièrement net en matière de bruit. Ainsi, les discothèques sont un poison total pour les jeunes. Idem pour les baladeurs numériques que l’on met directement à l’intérieur de l’oreille. Car lorsqu’on est à la limite des normes, on a toujours tendance à les transgresser ! »

Résultat: la meilleure prévention est de limiter les expositions aux intensités sonores excessives, et de se munir de tampons auriculaires de protection. Car tant dans notre vie professionnelle qu’au cours de nos activités de loisirs (concerts, fêtes, discos, sports mécaniques, tir…), il est fréquent que l’on observe des niveaux supérieurs à 90 décibels, seuil au-delà duquel des lésions auditives graves peuvent apparaître.

ChA

 

Enfants et personnes âgées: Pas de mesures particulières

Tous les conseils d’hygiène et mesures de prévention énoncés ci-dessus s’appliquent sans restriction aux personnes âgées et aux enfants. Sauf qu’avec l’âge, une diminution physiologique de l’acuité auditive, la presbyacousie, est souvent observée chez 20 à 25% des personnes âgées de plus de 60 ans. Raison pour laquelle il est conseillé d’effectuer une visite systématique chez l’ORL dès l’âge de 60 ans, afin d’effectuer un test auditif de dépistage.

Pour les enfants, c’est essentiellement la question des otites qui se pose en premier lieu. Douloureuse et souvent récurrente, cette affection pose le problème du recours aux antibiotiques, le plus souvent inutile. « Des études ont montré que 7 fois sur 10, les antibiotiques sont inutiles pour guérir les otites, explique le Dr Mudry. Leur utilisation présente un risque important, celui de sélectionner des germes qui deviendront résistants par la suite ! »

Produits laitiers

Etonnamment, c’est une mesure alimentaire simple qui pourrait réduire le nombre d’otites chez les enfants. « L’alimentation joue probablement un rôle dans la survenue des otites chez les enfants, avance le Dr Albert Mudry. Ce rôle est encore à mettre en évidence, mais il semble que les produits laitiers soient en cause. En tout cas, dans ma pratique quotidienne d’ORL, j’observe que les otites disparaissent dans 8 cas sur 10 lorsque l’on supprime les produits laitiers chez les enfants ! »

ChA