Sous-titrage: Le grand chambardement

L’ordonnance sur la radio et la télévision de 2007 (ORTV) impose à toutes les chaînes de la SSR de sous-titrer au moins un tiers de leurs programmes. Atteint en 2010, ce taux devrait stagner au cours des années à venir, faute de moyens supplémentaires. Si le sous-titrage des programmes les plus importants est néanmoins assuré, les malentendants devront composer avec les bouleversements induits par la numérisation de la télévision. 

C’était le bon vieux temps, il y a une dizaine d’années seulement, autant dire une éternité en termes d’avancées technologiques. A l’époque, pour obtenir le sous-titrage sur son téléviseur, il « suffisait » de taper le 777 sur sa télécommande et les phrases magiques s’alignaient au bas de son écran…

Aujourd’hui, tout a changé, car tout a évolué dans le monde de la télévision. Pour la première fois en 2010, le signal TV est diffusé majoritairement sur le mode numérique, l’analogique ne représentant plus que 42% de l’ensemble de la distribution. Résultat: la diffusion analogique va disparaître d’ici quelques années, et avec elle le bon vieux sous-titrage télétexte de la page 777.
Pour les malentendants, cette nouvelle est synonyme d’une plus grande complexité. « Je n’y comprends plus rien, s’exclame un sexagénaire malentendant. On m’a demandé de m’équiper d’un décodeur pour avoir désormais accès à la télévision. Seulement, le sous-titrage ne fonctionne pas et je ne sais pas quoi faire ! »

Inconvénient

Grand inconvénient de la télévision numérique: outre le fait que certains réseaux câblés n’insèrent pas correctement le signal qui permet de recevoir le sous-titrage, sa réception implique que l’on s’équipe d’un décodeur dont le fonctionnement est parfois énigmatique, même pour un habitué des nouvelles technologies. Indispensables aussi bien pour le câble que pour le numérique, ces appareils présentent, selon le modèle que l’on a en sa possession, des lacunes importantes. Certains ne sous-titrent que les chaînes françaises et pas les chaînes suisses. D’autres font exactement l’inverse, tandis qu’enfin, certains permettent de sous-titrer l’ensemble des programmes. Pour se sortir de cet imbroglio, et ne pas acheter pour rien un appareil dont le coût peut tout de même atteindre les 400 francs, une seule solution: s’adresser à un spécialiste.

« Beaucoup de décodeurs TNT ne fonctionnent pas correctement en matière de sous-titrage », confirme Gion Linder, coordinateur national du sous-titrage à la SSR, la Société suisse de radiodiffusion et télévision qui gère les grandes chaînes nationales. « Je conseille aux personnes malentendantes de s’adresser à un revendeur spécialisé en insistant pour qu’il vienne lui-même  installer le décodeur à domicile ». Et d’avertir: « Il est important que l’appareil soit testé avec le téléviseur dont on est équipé. C’est souvent la seule manière d’être sûr que le sous-titrage fonctionne correctement ! »

Affichage permanent

Malgré cet inconvénient, l’avènement de la télévision numérique présente tout de même un avantage certain pour les malentendants. Car une fois que le décodeur est correctement paramétré, tout est beaucoup plus simple, puisque le sous-titrage s’affiche directement à l’écran, et en permanence. Plus besoin donc de la télécommande pour l’activer chaque fois que l’on allume son poste de télévision.

Malheureusement, l’affaire ne s’arrête pas là, et les avancées technologiques sont aujourd’hui telles qu’elles pourraient même rendre, un jour, le fameux décodeur caduc. Car internet est passé par là, et il est désormais possible de suivre les programmes télévisés de nombreuses chaînes, dont la TSR, directement sur internet, en passant par des sites web comme le célèbre zattoo.com qui propose les programmes de plus de 70 chaînes sur le net, mais sans sous-titrage ! « Les malentendants sont souvent des personnes âgées, conclut Gion Linder. Leur attitude est plutôt conservatrice en matière de nouvelles technologies, et ils répugnent à changer quelque chose qui fonctionne déjà !  Les associations de sourds et malentendants doivent beaucoup travailler à expliquer, non seulement les avantages des nouvelles technologies, mais aussi la manière d’y avoir accès et de les faire fonctionner ! »

Plafond des 33%

Au-delà des différents supports de distribution et de leurs inconvénients pour les malentendants, bien du travail reste encore à faire en amont, particulièrement en Suisse, où seuls 33 % des programmes diffusés par les différentes chaînes de la SSR sont sous-titrés par la société Teletext Suisse. C’est l’ordonnance sur la radio et la télévision (ORTV) de 2007 qui a en effet imposé à la SSR d’atteindre, à l’horizon 2010 le cap des 33%, un taux qui s’apparente à un véritable plafond, la SSR étant passée d’un peu moins de 10% de programmes sous-titrés il y a dix ans à un tiers aujourd’hui. Résultat : Teletext Suisse n’assure aujourd’hui que le sous-titrage des programmes les plus importants, choisis en concertation avec les associations de sourds et de malentendants. « J’ai travaillé avec les associations pour établir des règles génériques », explique le coordinateur national du sous-titrage Gion Linder. « Tout ce qui est diffusé entre 19h et 22h, c’est-à-dire la plage horaire la plus regardée par les téléspectateurs, est sous-titré. Les émissions importantes de service public comme Infrarouge, les événements sportifs importants, les votations le sont aussi ».

« Nous sous-titrons les programmes qui nous semblent les plus importants », confirme Sylvia Monnat, responsable du sous-titrage à Swiss Teletext-Genève. « Au bout du lac, nous avons une trentaine d’employés,  l’équivalent de 16 postes à plein temps, qui se chargent de cette mission. Et pour la plupart des fictions, nous achetons les sous-titrages en France ou à Londres. »

Pionniers

La France et le Royaume-Uni, deux pays qui font office de pionniers en Europe et qui sous-titrent actuellement… 100% de leurs programmes, un résultat devant lequel les 33% suisses font pâle figure. « C’est essentiellement une question de moyens », constate lucide, Gion Linder. « Le sous-titrage coûte cher et nous préférons nous concentrer sur tout ce qui est productions suisses et émissions en direct. Pour France Télévisions par exemple, le budget du sous-titrage est négligeable. Car la France est une grande nation avec 60 millions d’habitants, alors que la Suisse est un petit pays, avec trois langues, ce qui nous impose de tout faire trois fois ! »

Fort d’environ 7 millions de francs par an, le budget consacré au sous-titrage par la SSR ne devrait pas augmenter dans les années qui viennent. « Les conditions ne sont pas réunies aujourd’hui pour augmenter ce financement, observe Gion Linder. Le Conseil fédéral a décidé en juin dernier de ne pas augmenter la redevance télévision. La SSR est donc plutôt dans une logique d’économies ! »

« Des malentendants âgés se plaignent souvent qu’il n’y a rien de sous-titré dans la journée », raconte Sylvia Monnat. « Je les comprends, mais je pense qu’avec les ressources dont nous disposons, notre bilan est plutôt honorable: nous sous-titrons des programmes qui donnent vraiment une idée de ce qui se fait à la télévision, et dans tous les styles, sans compter une part importante de directs. C’est déjà pas mal ! »

Black out chez les chaînes locales

Si la législation suisse impose aux différentes chaînes de la SSR de sous-titrer 33% de leurs programmes, elle reste étonnamment peu ambitieuse en ce qui concerne la diffusion sous-titrée des programmes des diverses chaînes locales, comme La Télé, Léman Bleu à Genève, Canal Alpha etc., qui n’ont aucune obligation légale en matière de sous-titrage. Aucune des chaînes locales romandes contactées, qu’il s’agisse de Canal Alpha dans le Jura, de Canal 9 en Valais, de la Télé valdo-fribourgeoise ou de la genevoise Léman Bleu, ne reconnaît diffuser de programme sous-titré. « C’est une question de budget, admet Antoni Mayer, le directeur de Léman Bleu. Nous n’avons pas encore trouvé de solution pour le sous-titrage. C’est en débat, nous aimerions vraiment le faire, surtout pour les débats parlementaires, mais nous n’en avons pas les moyens ».

Grandes disparités en Europe

Si la France et la Grande-Bretagne peuvent se targuer d’avoir atteint les 100% de programmes sous-titrés, il n’en est pas de même dans de nombreux pays européens qui affichent une grande disparité. Environ 35% de sous-titrage en Autriche, 50% en Allemagne, 60% en Italie, 75% en Espagne (chiffre 2007), 90 % pour la Belgique flamande et beaucoup moins chez les Wallons francophones. Une certitude néanmoins: les progrès les plus nets sont enregistrés dans les pays qui ont légiféré sur le sujet. C’est le cas de la France, où une loi oblige les chaînes qui font plus de 2,5% de parts d’audience à sous-titrer 100% de leurs programmes, mais aussi en Grande-Bretagne, où le lobbying des associations de sourds et de malentendants est particulièrement efficace.

 

Profession: « respeaker »

Jadis sous-titreurs, les professionnels du sous-titrage se muent de plus en plus en « respeaker », en raison du sous-titrage généralisé des émissions en direct. Leur charge: travailler à l’aide d’un logiciel de reconnaissance vocale qui a été auparavant « calibré » sur leur diction et leur voix. Le « respeaker » doit donc simultanément être capable d’écouter le direct pour répéter ou reformuler les phrases non identifiées par le logiciel, de vérifier que la transcription est correcte et si nécessaire, de corriger le texte à l’aide de son clavier. Un exercice difficile qui demande plusieurs semaines d’entraînement pour que le respeaker atteigne son efficacité maximale.