Voyage… au pays du rire

Elle souffre depuis une dizaine d’années d’une perte progressive et inexorable de ses facultés auditives. Ce qui n’empêche pas cette mère de famille jurassienne d’exercer un métier hors norme: clown. Avec son nez rouge et ses costumes bigarrés, Valérie Adatte se déplace là où le vent la mène et égaye avec bonheur et humanité le quotidien des oubliés de notre temps.

C’est à une escapade peu ordinaire que nous vous invitons pour le présent numéro du magazine aux écoutes. Une rencontre qui vous mènera non pas vers un lieu géographique bien défini, avec son lot de découvertes, mais plutôt vers une aventure hors du commun, celle que mène depuis sept ans une malentendante dans le monde du rire. Un monde lumineux où se mêlent humour, mais aussi tristesse et émotions fortes.

Née il y a bientôt 44 ans à Mulhouse, en France, Jurassienne d’adoption depuis 19 ans, Valérie Adatte est a priori une mère de famille ordinaire, avec son mari et ses 3 garçons âgés de 9 à 24 ans. Seulement voilà, Valérie exerce un métier peu commun: « clown relationnel ».

« C’est une amie qui a découvert cette vocation, raconte-telle. Elle avait perdu son mari depuis dix ans, et s’était reconstruite en clown car elle s’était rendu compte qu’elle ne riait plus. Longtemps, je l’ai accompagnée partout, je l’aidais, je la filmais, j’étais son second en quelque sorte. Et puis un jour, alors qu’elle animait une fête de Noël pour handicapés, elle m’a dit: tiens, voilà ça, c’est ton costume, et c’est à toi de jouer ! »

Révélation

Pour Valérie, qui relève le défi, cette première immersion dans le monde des clowns a valeur de révélation. « C’était il y a sept ans, et ça a vraiment été une découverte. Malgré l’énorme trac, je me suis lancée et j’ai pris conscience que c’était vraiment mon truc ».

Etonnant destin tout de même que celui de cette artiste pétillante de vie, au regard bleu mais grave et qui, après une multitude d’activités professionnelles – travail à l’usine, dans la vente et la restauration, dans l’entreprise de peinture de son mari, comme sommelière -, se trouve une vocation dans un métier peu banal. Travaillant sur mandats, d’abord en binôme avec son amie, puis ensuite en solo, elle se rend là où le vent la mène, en Romandie ou en France, et même jusqu’à Paris, avec pour seuls bagages, ses costumes de clowns, son extraordinaire bagout et son cœur grand comme l’univers.

Ses missions ? Animer des anniversaires, des rencontres, des sorties festives, mais aussi égayer ne serait-ce qu’une dizaine de trop courtes minutes, le quotidien des oubliés de notre monde, malades, personnes âgées, pensionnaires d’EMS, patients hospitalisés qui, enfermés dans leur souffrance et leur solitude, en oublient parfois même le simple souvenir d’un sourire…

« A chaque fois, voir les gens rire ou sourire est une extraordinaire récompense, s’extasie-t-elle. Ça a quelque chose de magique, et le plus dur, c’est d’avoir à chaque fois à prendre congé des personnes que l’on a rencontrées ! Car être clown relationnel, ce n’est pas être dans la performance, tout est plutôt dans le ressenti, l’émotionnel, et cela c’est d’une richesse incomparable ! » Et d’avouer: « j’ai parfois le sentiment d’être une usurpatrice. Quand on me dit: c’est bien, ce que tu fais. Je réponds: non, c’est égoïste, je me fais plaisir à moi-même ! »

Larmes

L’apprentissage du métier n’a pourtant pas été facile. « Il y a eu beaucoup de larmes, se souvient celle qui est également accompagnatrice bénévole pour personnes en fin de vie. Pour être bien avec les autres, il a d’abord fallu que je sois bien avec moi-même, sortir de mes complexes, de ma culpabilité, accepter mon corps. Ce métier qui au fond est un partage d’amour, a été une véritable auto-thérapie, et il m’a permis de devenir moi-même ! »

Au-delà de ce caractère enjoué, généreux et extraverti, se cachent en effet de profondes blessures intimes, celles d’une enfance difficile et esseulée, fruit d’une éducation menée par une grand-mère autoritaire. « J’ai toujours appris à trouver quelque chose de positif dans ce qui est dramatique, observe Valérie avec un grand sourire. Aujourd’hui, je suis gourmande de tout, et j’ai à cœur de croquer la vie à pleines dents ».

Malaudition

Autre blessure, plus récente cette fois-ci et qui date d’un peu moins de dix ans, la découverte d’un problème d’audition avec, en dépit d’une intervention chirurgicale, une perte d’acuité de 20% à l’oreille droite et de 40% à l’oreille gauche. « Même si je me suis rendu compte de l’installation insidieuse de la perte auditive, cela n’a pas été facile à accepter. Dans certaines situations ou en fin de journée, c’est parfois très difficile. Mais ça va, j’entends encore, relativise Valérie Adatte, et j’utilise volontiers mon handicap dans mon métier de clown, car c’est une source perpétuelle d’inspiration ! »

Un optimisme qui ne cache pourtant pas un pronostic difficile. « Selon mon médecin, je souffre d’otosclérose, probablement due aux hormones de grossesse, et il est certain qu’un jour, je perdrai complètement mon audition ! Mais je suis sûre d’une chose: quoi qu’il arrive, je continuerai à écrire, à faire du théâtre et bien sûr, à faire mon métier de clown !»

ChA