Sami Kanaan : « A terme, équiper toutes nos salles de boucles magnétiques »

GENEVE – Conseiller administratif en charge de la culture et du sport à Genève, Sami Kanaan détaille les mesures prises dans sa ville en faveur de l’accès à la culture pour les personnes souffrant d’un handicap. Une ville qui offre en outre de nombreuses prestations au public malentendant.

En quoi l’accès à la culture pour les personnes handicapées est-il une dimension importante dans une politique publique culturelle ?

D’une manière générale, nous sommes très sensibles à l’accessibilité à la culture pour tous les publics, quels que soient les obstacles socio-culturels, matériels, financiers ou liés à un handicap qu’ils peuvent rencontrer. Genève est une petite ville-monde, c’est une mosaïque qui en tant que telle, est fragile et qu’il faut préserver. Or la culture est ce qui nous donne un sentiment d’identité individuelle et collective. Chacun peut et doit donc trouver son compte dans l’accès à la culture, et pour nous, il est insupportable que qui que ce soit en soit exclu, pour une raison ou une autre, d’où l’idée de travailler pour ouvrir cet espace à tout le monde. C’est la raison pour laquelle mon département a fait de cette question une priorité, notamment à travers son programme « Handicap et culture ».

Quel politique spécifique a été mise en place pour le public malentendant ? Et à quel coût ?

Grâce – entre autres – à la technologie, on peut faire beaucoup pour le public malentendant mais il faut aussi une volonté politique. Installation de boucles magnétiques, politique de surtitrage, visites en langue guidée pour les sourds, mises à disposition de kits Comfort Audio (dispositif sans fil et portatif qui permet de suivre, à distance, les visites guidées, ndlr) etc. Objectivement, l’installation de boucles magnétiques lors de travaux, par exemple, ne coûte pas très cher. Et nous saisissons l’occasion de rénovations de nos bâtiments pour les en équiper. Nous avons commencé par les scènes (théâtre, opéra etc.), et l’objectif à terme est d’équiper l’ensemble de nos salles.

Avec quel résultat ?

Ce qui est frappant, c’est qu’une bonne partie des innovations ont non seulement facilité la vie des malentendants, mais aussi celle d’autres publics. D’ailleurs, j’observe qu’une politique en faveur du handicap peut agir indirectement dans le sens de l’innovation et de la création d’emplois. Au final, l’ensemble des démarches entreprises ont eu des interactions positives sur nos autres actions et en réalité, si on s’y prend bien, une mesure qui bénéficie à un groupe particulier, même si elle paraît initialement très spécifique, peut toujours servir aux autres.

Avez-vous des exemples ?

Le surtitrage, par exemple, était considéré il y a 20 ans, comme quelque chose qui dénaturait une œuvre. Aujourd’hui, l’équipement pour le surtitrage est devenu la norme, et tous les publics en bénéficient, par exemple lorsque les pièces sont jouées dans une autre langue que le français. Idem pour le système d’audioguides Comfort Audio, qui est utilisé également, vu son côté très pratique, par des personnes entendantes.

L’accès à la culture pour les personnes handicapées fait-il, dans votre ville, l’unanimité sur le plan politique ?

Il y a un consensus là-dessus et sur le principe du moins, tout le monde est d’accord. Evidemment, il peut y avoir des freins, mais de moins en moins techniques, car l’enjeu en matière de handicap tend à devenir plutôt financier. Ainsi, l’accès aux fauteuils roulants par exemple, peut exiger la mise en place d’une infrastructure relativement onéreuse suivant le bâtiment dans lequel on souhaite l’installer. Et lorsqu’on compte l’argent, il est bien sûr plus difficile de faire passer certains projets dans les périodes de rigueur budgétaire.

En matière de handicap, la difficulté est souvent de faire face à un public hétérogène, chaque personne souffrant d’un handicap ayant ses propres particularités, très individuelles. Comment mener une politique culturelle en tenant compte de cette difficulté ?

Au fond, cette question s’applique à tous les humains, souffrant ou non d’un handicap, dès que l’on souhaite mener une politique culturelle. Le principe que nous essayons d’appliquer est d’aller aussi loin que possible. Même s’il n’est évidemment pas possible de satisfaire tout le monde, nous nous devons d’avoir une politique rassembleuse en garantissant un noyau dur, que nous essayons ensuite d’élargir au plus grand nombre, malgré les spécificités de chacun. Ensuite, c’est au Parlement bien sûr que reviennent les arbitrages.

Quels seront selon vous les principaux défis à relever dans les années à venir ?

D’ici 20 ou 30 ans, grâce à l’évolution de la médecine et de la technologie, les choses vont beaucoup évoluer pour les handicaps sensoriels. L’enjeu, ce sera la différenciation accrue des publics et des besoins, compte tenu en plus du vieillissement de la population. Il faudra donc réussir à conserver une politique inclusive et rassembleuse, en agissant pour que les mesures bénéficient au plus grand nombre avec le moins possible de niches d’exclusion. Cette politique était déjà lancée par mon prédécesseur et j’ai eu à cœur de la perpétuer, l’enjeu étant de créer un cercle vertueux qui ouvre la culture à chacun et chacune, sans distinction. Comme nous avons commencé très tôt, nous avons acquis une certain savoir-faire, et il s’agit de le maintenir en avançant.

 

Propos recueillis par Charaf Abdessemed