Ce que la TV du futur réserve aux malentendants

En mars 2013, la Radio Télévision Suisse lançait un nouveau service de télévision à la carte, baptisé RTS+, basé sur un télétexte moderne, interactif et enrichi.

Ce nouveau télétexte va bouleverser la consommation classique de programmes télévisés, jusqu’à présent basée sur un mode chronologique.

Alors que le sous-titrage s’apprête à être ajouté à ce nouveau service dès ce mois d’avril, un grand nombre d’innovations attendent les sourds et les malentendants.

Regarder la télévision d’un côté, ou alors avoir recours à un ordinateur pour pouvoir surfer sur le web d’un autre côté. Ce choix limité imposé aux téléspectateurs depuis une vingtaine d’années va bientôt appartenir au passé. Car à l’instar de ses consœurs européennes, la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) qui gère les télévisions dans les 3 langues nationales, est en train de faire le pari d’une nouvelle technologie, la HbbTV.

Derrière cet acronyme un peu barbare (lire encadré), se cache un nouveau service de télévision interactive, né de l’association dans un seul et même téléviseur, des contenus TV et du contenu internet. Dans ce cas de figure, la télécommande de votre téléviseur fait (un peu) office de souris d’ordinateur puisqu’elle est le moyen d’accéder et de naviguer dans le menu affiché sur l’écran de la télévision. Résultat : le nouveau service de télévision que la RTS a lancé depuis le mois de mai 2013 sous le nom de RTS + permet non seulement de consulter les pages d’informations comme sur l’ancien télétexte, mais d’enrichir celui-ci de nombreuses images, et également de revoir à volonté et à la carte un grand nombre des programmes diffusés par RTS Un et RTS Deux.

Pour les téléspectateurs, l’avantage de cette offre, qui ne va cesser de s’étoffer dans les mois à venir, est évident : en plus des services habituels du bon vieux télétexte, il n’y aura plus besoin de programmer et d’enregistrer les émissions que l’on n’a pas pu voir en diffusion directe, de même qu’il n’y aura plus besoin non plus de chercher à les retrouver sur internet : tout sera immédiatement disponible, à portée de télécommande.

Grandes promesses

Bonne nouvelle pour les malentendants : pour eux aussi, la HbbTV est riche de promesses. D’abord, elle va intégrer tous les programmes qui ont déjà été sous-titrés par la SSR. Une prestation d’ores et déjà disponible depuis le mois de septembre pour la télévision tessinoise, et à venir dès le mois d’avril pour la RTS. « La SSR dispose d’une banque de données dans laquelle tous les sous-titrages diffusés ont été stockés et sauvegardés », explique Gion Linder, responsable de secteur des services d‘accès à Swiss Txt. « Depuis cette source, les sous-titrages peuvent être réinjectés dans les différents vecteurs de médias disponibles, qu’il s’agisse de la diffusion par TNT, sur internet ou sur la future HbbTV ».

Sur le plan de la qualité du sous-titrage proprement dit, quelques améliorations – mineures et anecdotiques – sont à attendre à la faveur de cette nouvelle norme. Ainsi la possibilité de faire apparaître les « umlauts » allemands dans les sous-titrages en français, ou les accents graves dans un sous-titrage en langue allemande, ou encore de faire apparaître des notes de musique, prestations impossibles jusqu’à présent.

Pour un malentendant, l’intérêt sera bien sûr ailleurs, puisqu’il aura en fait la possibilité de visionner directement sur l’écran de son téléviseur et assortis de sous-titrages, les programmes de son choix. Ceci à tout moment et indépendamment de l’horaire de diffusion réelle de l’émission concernée. Une possibilité qui existait jusqu’à présent, mais qui était réservée à ceux qui allaient surfer sur internet pour retrouver le programme qui les intéressait. « C’est clairement une prestation qui va d’abord s’adresser à des personnes relativement âgées qui disposent d’une connexion internet mais qui n’ont pas le réflexe smartphone ou ordinateur pour aller sur le web, ou qui préfèrent visionner les émissions sur l’écran de leur téléviseur, plus agréable », observe Gion Linder.

Une prestation non négligeable pour la SSR, dont l’âge moyen des téléspectateurs ne cesse de s’élever (voir encadré), et qui tout en cherchant à fidéliser ceux-ci, souhaite faire revenir devant le petit écran les plus jeunes, adeptes du visionnage de vidéos sur youtube et autres plateformes sur le web…

Langue des signes

L’autre intérêt majeur concerne au premier chef les sourds et/ou ceux qui ont recours à la langue des signes. Via la HbbTV, et uniquement celle-ci, un certain nombre de programmes seront doublés en langue des signes. « La HbbTv va nous permettre d’offrir du contenu supplémentaire signé, annonce ainsi Gion Linder. Un test sera d’ailleurs mené lors du prochain concours de l’Eurovision en mai prochain ».

Reste enfin qu’à ce jour, nul ne peut prédire exactement quel sera le développement de cette technologie, en réalité encore à ses prémices. Qui aurait ainsi pu prédire, au lancement d’internet il y a une vingtaine d’années, la multitude d’offres et de possibilités que ce nouveau média a pu générer. « Cela se passe toujours ainsi avec une technologie débutante », conclut Gion Linder. « La HbbTV va faire l’objet d’une multitude d’évolutions que l’on ignore encore et dont on ne mesure pas complètement les développements. Par exemple, je suis convaincu que le volume des émissions signées va énormément se développer au cours des années à venir. Les malentendants, à l’instar des autres usagers verront sans conteste arriver de nouvelles possibilités, encore largement insoupçonnées ! »

 

ChA

 

Un enjeu majeur pour les télévisions suisses

Comme toutes les télévisions généralistes d’Europe, les 3 chaines de la SSR (romande alémanique et tessinoise) sont depuis une dizaine d’années confrontées à une érosion de leur audience et à une baisse de la durée de consommation de leurs programmes. En cause, les modifications de comportement des téléspectateurs, en lien bien sûr avec les changements générationnels. « Clairement, les nouveaux modes de consommation sont un danger pour les télévisions publiques », explique Gion Linder. « Les personnes les plus âgées ont l’habitude de consommer la télévision de manière chronologiquement linéaire et de regarder leur montre pour ne pas rater leur programme préféré. Les jeunes en revanche, sont rompus au multimédia via internet. C’est la raison pour laquelle les télévisions publiques doivent nécessairement proposer des offres tournées vers les nouvelles technologies si elles veulent les attirer à nouveau. C’est clairement une question de survie pour les télévisions d’aujourd’hui ».

Dans la mise en place de la technologie HbbTV, la RTS a fait office de pionnière puisqu’elle a, dès le mois de mars 2013, lancé son projet pilote intitulé RTS+, qui permet de consulter sur sa télé et à la demande, ses émissions phares : Mise au point, Infrarouge, Temps présent, A bon entendeur, TTC, Signes, sport, météo, téléjournal, etc. Ce projet, qui a servi de test à l’échelon national, a été étendu à la télévision suisse alémanique SRF en novembre 2013, puis enfin à la télévision tessinoise, la RSI. Dernière arrivée, la RSI aura pourtant été la première à introduire le sous-titrage via la HbbTV, bénéficiant de l’expérience et des tests effectués par ses grandes consœurs.

 

 

La HbbTV, mode d’emploi

L’acronyme HbbTV signifie Hybrid broadcast broadband TV et désigne un nouveau télétexte entièrement refondu, qui ajoutera au contenu rédactionnel classique, des images, des vidéos et des services interactifs. Une prestation gratuitement offerte par RTS Un et RTS Deux dès lors qu’elles sont diffusées en HD.

Pour en bénéficier, il faut être équipé d’un téléviseur compatible (70% du parc suisse aujourd’hui, la totalité des appareils achetés après 2012), et connecté à internet sur un mode haut débit. Sans cette connexion internet, les services HbbTV ne sont disponibles que d’une manière limitée, avec seulement textes et images, mais sans vidéos.

Enfin, il faut que l’information HbbTV soit intégrée dans le signal de diffusion par le fournisseur. Si vous recevez la télévision par satellite, c’est déjà le cas. Une grande majorité des 240 câblo-opérateurs suisses offrent également ce service, et Swisscom TV, pour ce qui concerne la télévision par internet, devrait très bientôt se joindre au mouvement. Si vous recevez la télévision par TNT en revanche, point de HbbTV disponible, en raison de l’étroitesse de la bande passante.

Enfin, l’accès au menu et aux services de ce nouveau télétexte se fait via la télécommande du téléviseur, avec principalement, les célèbres touches en croix (haut, bas, gauche et droite), la touche OK et les touches en couleur.

A noter enfin que la HbbTV n’est pas un navigateur internet classique et n’offre pas la possibilité d’aller librement surfer sur le web, comme il est possible de le faire via un ordinateur ou une tablette. La plupart des constructeurs de télévision ajoutent cependant cette possibilité en intégrant leur propre navigateur, mais qui n’a rien à voir avec la HbbTV.

Enfin, le télétexte actuel sera encore maintenu en service durant quelques années en parallèle de la HbbTV, le temps que l’ensemble des téléviseurs équipant les ménages suisses soient compatibles avec la nouvelle norme.

 

 

 

Près de 50% des émissions sous-titrées

Comme chaque année, la société Swiss TXT qui gère le télétexte a présenté, en janvier dernier, le bilan de son action de sous-titrage pour la télévision suisse. Et ce bilan est incontestablement très positif, puisqu’on se situe au-delà des objectifs légaux qui imposent le sous-titrage d’un tiers des émissions au minimum. Ainsi, en 2014, la quantité globale d’émissions sous-titrées a augmenté dans les trois régions linguistiques du pays. Au total, 28371 heures ont été sous-titrées (49,1% des émissions) soit une augmentation de 5,8% par rapport à l’année précédente.

 

 

 

Et la publicité ?

Va-t-on via l’offre RTS+, échapper aux publicités qui depuis des décennies ont envahi nos programmes télévisés et la toile internet ? A court terme en tout cas, la publicité via la HbbTV n’est pas envisagée par le Conseil fédéral, pour des raisons essentiellement politiques, et sous la pression des grands éditeurs de presse écrite, soucieux de préserver leur part du marché publicitaire. Ainsi, dans un communiqué publié en août dernier, l’association Médias Suisses, qui représente les éditeurs privés romands, déclarait : « permettre à la SSR d’étendre une offre en ligne financée par la redevance, la publicité et le parrainage reviendrait à créer une nouvelle distorsion de concurrence dans le paysage médiatique suisse, au détriment des médias privés».

 

Un standard européen

Soutenue par un consortium de diffuseurs et de fabricants de télévision, la norme HbbTV a été mise en place par l’Union Européenne de Radio-Télévision (UER), dont fait partie la Suisse. Le 1er juillet 2010, les 60 membres du consortium HbbTV ont adopté des spécifications techniques et la HbbTV a été officiellement promulguée par l’ETSI, l’Institut européen des normes de télécommunication, de manière à garantir la compatibilité et la sécurité d’exploitation. Pionnières en la matière, les télévisions publiques de France et d’Allemagne ont été suivies par de nombreux autres pays, et la majorité de l’ouest du continent européen propose aujourd’hui ce service. Exception notable, l’Italie qui, héritage des années Berlusconi, avait souhaité adopter une norme différente mais devrait s’aligner sur le standard commun à l’horizon 2017-2018.