Longue marche au bout de soi-même

291 kilomètres le long du Chemin de Compostelle, munie d’un sac à dos et d’un sac de couchage ! C’est le périple qu’a effectué cet été en compagnie d’une amie, Sophie Hucher, une sourde lausannoise âgée de 23 ans. L’objectif de cette habituée des randonnées : se ressourcer au contact vivifiant de Dame Nature.

C’est bien connu. Les pèlerinages sont en réalité d’abord un voyage intérieur. Une quête profonde de soi-même, une volonté de ressourcement. C’est en tout cas le sens que Sophie Hucher a voulu donner à son « petit » Chemin de Compostelle, effectué entre le 19 juin et le 5 juillet derniers. Au total, un peu plus de deux semaines et 291 kilomètres de marche depuis Seyssel, un petit village français à cheval entre l’Ain et la Haute-Savoie, et le célèbre Puy-en-Velay.

Pour cette jeune Franco-Allemande de 23 ans, née en Suisse et vivant à Lausanne, sourde profonde et appareillée d’une oreille, c’est un petit passage à vide, comme on en rencontre souvent dans la vie, qui est à l’origine de ce périple estival. « Je traversais une mauvaise période et j’avais besoin de renouer avec mon monde intérieur », raconte celle familière de l’introspection. « Pour moi, marcher a toujours été une forme de thérapie personnelle, et le contact avec la nature m’aide toujours à mieux réfléchir. En plus, je dois commencer à la rentrée une Haute école sociale pour devenir éducatrice, et c’était aussi pour moi une manière de préparer cette échéance ».

Sans préparation particulière

Alors bien sûr, lorsque l’on est dans cet état d’esprit, Compostelle s’annonce presque comme une évidence, même si la dimension religieuse passait au second plan. « J’aime la France, ajoute Sophie. Plusieurs amis m’avaient déjà parlé du Chemin de Compostelle, alors j’avais vraiment envie de tenter cette expérience ».

Comme toujours, restait alors à trouver un compagnon de pèlerinage, vite identifié en la personne d’une amie Suisse-allemande, rencontrée au cours d’un précédent voyage au Canada. « Je lui ai confié mon projet et elle s’est d’emblée montrée intéressée », raconte Sophie. « C’était parfait pour moi, car je ne serais pas partie avec n’importe qui : je savais que les rythmes de marche de cette amie étaient parfaitement accordés aux miens ».

Et pour la famille de la jeune femme, aucun souci de la voir partir ainsi, à l’aventure, pour une longue marche de près de 300 km. Et pour cause : avec un papa Pyrénéen, Sophie est une habituée des randonnées, effectuées dans des conditions pas toujours faciles, que ce soit dans les célèbres Pyrénées « qu’elle connaît mieux que les Alpes », ou au Canada.

Du coup, les deux amies ont pu aborder ce petit Compostelle sans avoir vraiment eu besoin d’une préparation spécifique. « Je ne suis pas vraiment une citadine et c’est une habitude pour moi d’aller en randonnée, car j’ai remarqué que dans la vie, plus on monte en hauteur, plus les personnes sont ouvertes et intéressantes », raconte Sophie avec un humour empreint de gravité. « Je me suis donc contentée de préparer mon sac, qui au total pesait tout de même 11 kg ! »

A l’aventure

Sitôt les sacs prêts, voilà donc les deux amies parties, en ce 19 juin – le jour de la Fête-Dieu ! – pour plus de 15 jours de marche. Avec un parti pris : partir à l’aventure « un peu sauvagement », munies d’un simple réchaud pour cuisiner, sans tente, et avec un simple sac de couchage pour dormir, si possible à la belle étoile.

Commence alors une longue marche avec une moyenne de 20 km chaque jour, entrecoupés d’une ou plusieurs pauses, selon les aléas météorologiques. Une marche exaltante, et particulièrement exigeante sur le plan physique. Heureusement, pour ces habituées, pas d’ampoules, ni de courbatures. « Chaque fin de journée, je faisais du stretching, afin d’éviter les courbatures », explique sobrement Sophie. « Ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir des soucis aux pieds, douloureux à cause du poids de mon sac. Je devais chaque soir les masser avec des pommades pour me soulager ».

Il y a les inévitables bobos, mais il y a aussi la magie de ce type d’aventure. La joie, pour cette contemplative, de découvrir au petit matin, les beautés de la nature et de d’observer les lièvres, lapins et animaux sauvages qui s’éveillent. « Mon plus beau souvenir, c’était un soir d’orage », s’enthousiasme Sophie. « On s’était abritées dans une maison en construction. On a juste eu le temps de nous préparer à manger et à peine avions-nous commencé à nous endormir que l’orage a éclaté avec une violence inouïe. Pour moi sourde profonde, l’expérience était incroyable car c’était la première fois que je pouvais « tout entendre la nuit ». Cette longue marche a d’ailleurs permis à mon amie de prendre réellement conscience de ce qu’était la surdité au quotidien ».

Belles rencontres

Au-delà de la communion avec la nature, ce Chemin de Compostelle a aussi été l’occasion de belles rencontres. « Nous avons croisé deux pèlerins, incroyables et sympathiques, l’un qui venait depuis Munich et l’autre depuis l’Autriche, avec la ferme intention d’arriver jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Et puis, les soirs où nous ne parvenions pas à trouver d’abri, ce sont les familles d’accueil jacquaires qui nous hébergeaient volontiers. Leur ouverture, leur gentillesse, leur volonté de nous faire découvrir l’histoire et les traditions culinaires de leurs villages étaient très touchantes! »

Après dix-huit jours de crapahutage sur le Chemin de Compostelle, les deux jeunes femmes arrivent enfin au Puy-en-Velay. « J’aurais bien continué encore », regrette un peu Sophie. « Mais je devais rentrer à Lausanne en raison de mes obligations. Mais ces deux semaines m’ont permis de me ressourcer, de cultiver le temps présent, et de me libérer. C’est fou ce que l’on réfléchit mieux lorsque l’on marche ! »

ChA