Yaaleni Rasu : « si tu rencontres un mur, n’abandonne pas ! »

Yaaleni Rasu est née et vit à Montreux. A 21 ans, elle vient de terminer son apprentissage de couturière, une passion d’enfant. Retour sur le parcours parsemé d’embûches et de succès, d’une sourde de naissance, joyeuse et avide de rencontres.

En juin dernier, vous avez terminé votre apprentissage…

Oui, j’ai très bien réussi mes examens avec 5 de moyenne et un travail personnel sur la surdité. Ce qui m’a permis d’obtenir, après trois années d’études, une Attestation de formation professionnelle de confectionneuse. Il s’agit en fait d’une formation en couture, avec des cours le mardi après-midi et le reste du temps un travail en atelier au Centre professionnel spécialisé de Seedorf, à Fribourg.

Et maintenant qu’allez-vous faire ?

L’AI m’a proposé soit de travailler en atelier protégé à Cheseaux-sur-Lausanne, soit de me lancer dans l’économie libre. C’est cette dernière option que j’entends choisir.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler dans la couture ?

Parce que j’aime ça ! J’aime faire des vêtements, j’aime la mode. C’est un domaine qui m’intéresse depuis toute petite, et cet apprentissage a vraiment changé ma vie. Il m’a ouvert beaucoup de perspectives et permis en plus de rencontrer beaucoup d’amis à Seedorf.

Comment êtes-vous devenue malentendante ?

En fait, je suis sourde de naissance et on a découvert ça quand j’avais 4 ans. C’est malheureusement une surdité profonde, et même avec mes deux appareils, comprendre la parole me reste assez difficile.

Comment s’est déroulée votre scolarité ?

J’ai tout de suite été inscrite dans une école pour entendants à Montreux, ma ville. Avant l’âge de 5 ans, je ne parlais pas, mais grâce à l’aide d’une logopédiste, j’ai pu progressivement rattraper mon retard. Ensuite, j’ai appris le LPC (Langage Parlé Complété, ndlr) et j’ai pu bénéficier de l’appui d’une codeuse à partir de la troisième année primaire. Cela n’a pas été facile, j’ai dû beaucoup travailler, refaire certaines années d’études, mais je suis arrivée au bout et j’ai réussi à terminer ma scolarité obligatoire à 18 ans.

Cela n’aurait-il pas été plus simple pour vous d’intégrer plutôt une école spécialisée ?

Non, et si ça avait été à refaire, j’aurais tout de même choisi une école pour entendants. Car dans une école spécialisée, j’aurais appris la langue des signes et du coup je n’aurais pas eu beaucoup à oraliser. Même si c’est parfois difficile pour moi, je préfère le monde des entendants…

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans votre scolarité ?

Les maths et le français, car j’avais du mal à retenir le vocabulaire. Heureusement, j’adorais l’anglais et surtout, j’avais la couture !

Avez-vous eu le soutien de votre famille ?

J’ai eu une enfance assez solitaire. Mes parents sont Tamouls et ne parlaient pas beaucoup le français. Et moi, je suis sourde, je comprends un peu le tamoul, mais ne le parle pas du tout. Ce n’est pas évident pour bien communiquer avec eux (rires), d’autant qu’ils ont eu du mal à accepter ma surdité.

Avec le recul, quel conseil donneriez-vous à un sourd ou malentendant pour réussir son parcours ?

Là, je ne peux que reprendre une très belle citation de Michael Jordan, que j’ai d’ailleurs incluse dans mon travail de mémoire : « les obstacles ne doivent pas t’arrêter. Si tu rencontres un mur, ne te retourne pas et n’abandonne pas. Tu dois comprendre comment escalader, traverser ou contourner le problème ».

Quels sont vos projets, aujourd’hui ?

Là, je suis en train d’apprendre un peu la langue des signes, ce qui me permettra de communiquer avec des sourds et élargir mon cercle d’amis, qui est plutôt constitué de personnes entendantes. Et puis mon grand rêve, c’est de beaucoup voyager. Mes parents avaient souvent peur pour moi, alors je n’ai pu faire qu’un seul voyage d’études à Amsterdam. Mon projet, ce sera d’aller d’abord à l’île Maurice, puis de voyager dans le monde entier pour rencontrer des sourds de différents pays.

C’est important pour vous, les amis !

Bien sûr ! Sans amis, il est difficile de savoir quoi faire de sa vie. Heureusement, j’ai eu la lecture qui m’a beaucoup aidée. Un temps, j’ai lu énormément de mangas, et aujourd’hui, ce qui m’intéresse le plus, ce sont les témoignages et les histoires de vie.

Aimeriez-vous un jour fonder votre propre famille ?

Hum, je n’en suis pas sûre, car cela me fait un peu peur. C’est tout de même une grande responsabilité !

Propos recueillis par Charaf Abdessemed